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Dernière production en date du studio berlinois Yager, Spec Ops: The Line est un TPS de guerre pour lequel le développeur affichait depuis longtemps de sérieuses ambitions narratives. Présenté comme un jeu focalisé sur la question du traumatisme des soldats engagés dans des conflits ambigus, le titre se pose comme une adaptation moderne de la nouvelle Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad, qui troque l’Afrique contre un Dubaï noyé sous le sable. Alors, énième TPS de guerre, ou jeu réellement innovant ? Réponse dans ce test.

Si Apocalypse Now avait déjà offert une adaptation revisitée de l’oeuvre de Joseph Conrad – sauce guerre du Vietnam cette fois-ci – Spec Ops: The Line utilise le cadre inédit de la luxueuse ville de Dubaï pour planter son décor. On y suit Martin Walker, un Delta Force envoyé dans la ville totalement ensevelie sous le sable, suite à des tempêtes gigantesques qui ont dévasté les bâtiments et poussé la population à fuir… enfin, une partie tout du moins. L’objectif du capitaine, qui est accompagné par deux compagnons : retrouver le colonel John Konrad et les éventuels rescapés du 33e bataillon d’infanterie, qui étaient sur les lieux quand la situation de Dubaï est devenue désespérée.  Une mission de reconnaissance et éventuellement d’évacuation relativement banale pour ces trois soldats d’élites, ayant, entre autre, servis en Afghanistan : le problème, c’est que Walker, Adams et Lugo vont rapidement se rendre compte qu’entre les pillards, les soldats américains et les civils, rien ne tourne plus rond à Dubaï…

Un gameplay relativement conventionnel…

Avant d’entrer dans le fond du titre, concentrons-nous sur la forme : dès les premières minutes, Spec Ops: The Line offre une prise en main très intuitive, calquée presque à l’identique sur un Gears of War d’Epic Games, le côté lourdeau des Gears en moins. Walker avance vite et efficacement, peut se cacher et sauter par-dessus les obstacles sans même s’arrêter de courir. La palette d’armes traditionnelle est proposée, du pistolet à la mitraillette en passant par le fusil à pompe et le lance-roquette, avec pour restriction de ne pas pouvoir porter plus de deux armes à la fois. Côté grenade, on en croise trois types : adhésives, flash et à fragmentations. Un gameplay classique, en somme. Le seul élément qui sort de l’ordinaire est, outre les décors souvent destructibles, la façon dont le sable est intégré dans le gamelplay : ce dernier peut être soulevé en nuages aveuglant les ennemis à l’aide d’une grenade ou bien peu se déverser en grande quantité sur les adversaires lorsque le bon mur ou la bonne vitre est brisé. Des manoeuvres à la fois très efficaces et très spectaculaires, tout comme les tempêtes de sable qui parsèment le jeu et qui sont, cette fois-ci, entièrement scriptées.

Quand t’es dans le désert, depuis trop longtemps…

 

Côté cheminement, Spec Ops ne prend pas de risque et joue la carte de la linéarité, en proposant néanmoins des terrains suffisamment vastes pour permettre au joueur d’expérimenter différentes stratégies face à des adversaires souvent très nombreux, à défaut d’être vraiment malins. Il est ainsi souvent possible de réaliser des manoeuvre se contournement  pour prendre les ennemis à revers, après avoir demandé, via la commande tactique, à l’un de ses alliés de s’occuper de tel ou tel sniper embusqué. De même, le décor offre parfois de bonnes surprises (ou des mauvaises, selon les points de vue) lorsqu’on découvre que le muret derrière lequel on se couvre est en train de se faire détruire par l’ennemi.

En somme, si le level design est globalement efficace, on aurait pu espérer un peu plus d’ouverture : la ville de Dubaï, le désert… des environnements qui auraient sans doute mérité de pouvoir être explorés un peu plus en profondeur, mais le cadre du jeu aurait sans doute été altéré par une telle liberté. Car finalement, le classique du gameplay est rattrapé par la richesse narrative du jeu, qui a besoin d’un cheminement cadré.

Je voudrais pas avoir à passer l’aspirateur…

 

Enfin, un petit mot sur le multijoueur : clairement ici « pour faire comme les autres », il s’avère assez anecdotique car très globalement détaché de ce qui fait l’intérêt du titre, à savoir son scénario sur le solo. De fait, si l’on retrouve les principales factions du conflit de l’intrigue, il n’apporte que peu d’intérêt supplémentaire et n’intéressera que les vrais adeptes du multijoueur désireux de prolonger l’expérience dans le Dubaï apocalyptique du titre. A noter qu’un DLC sera bientôt proposé pour offrir une expérience coopérative, en marge du solo néanmoins.

… pour une intrigue qui prend aux tripes

On l’aura compris : Spec Ops: The Line est très classique dans sa prise en main et dans son cheminement. Néanmoins, son intrigue et sa mise en scène déroutent dans ce type de jeu, et ce sur bien des points.

Côté scénario, tout d’abord : comme dit précédemment, le titre s’inspire de la nouvelle de Joseph Conrad, Au Coeur des Ténèbres… et s’en inspire d’une manière efficace. Pour beaucoup, évoquer le film de Coppola Apocalypse Now, qui se base également sur cette histoire, permettra de se faire une idée plus précise du type d’intrigue devant laquelle on se trouve : en résumé, les personnages principaux vont, doucement mais surement, découvrir les pires horreurs que l’homme est capable de réaliser en temps de conflit, et devoir faire des choix qui vont leur faire franchir le point de non-retour. Une véritable descente aux enfers, en somme, dont le joueur est partie prenante, puisque c’est lui qui est contraint de faire les choix qui s’imposent pour avancer.

Il serait dommage de trop en dire sur l’intrigue, véritable point fort de ce jeu… mais disons seulement qu’en y jouant, il est difficile de ne pas se sentir mal à l’aise lors de certains passages intenses. Un sentiment rehaussé par une mise en scène plutôt habile, qui n’épargne rien, ou alors pas grand-chose, des horreurs du conflit. Et même si certaines situations sont parfois prévisibles, y être clairement confronté fait tout de même un choc.

Ca va trancher, chérie !

 

Là où Spec Ops réussi un tour de force intéressant, c’est qu’il confronte, l’air de rien, le joueur à de véritables choix moraux : certes, on passe le plus clair de notre temps à canarder tout ce qui bouge, comme dans n’importe quel TPS de guerre… mais parfois, au coeur de l’action, il faut par exemple choisir entre aller secourir des civils sur le point d’être exécutés, et aller sauver un allié qui se fait torturer. Tout cela se fait de façon « organique », c’est-à-dire que le jeu ne s’arrête pas pour nous confronter à un choix. On a souvent nos coéquipiers qui prônent l’une ou l’autre des décisions, et si on attend trop avant de choisir, une troisième situation peut se déclencher : celle qui représente le cheminement naturel de la situation, qui découle de notre inaction. Dans tous les cas, il faut assumer ensuite.

Spec Ops fait partie de ces rares jeux où l’on a parfois envie de recharger sa partie 5 minutes avant pour tenter d’agir autrement : en réalité, il faut recommencer à chaque fois le chapitre pour pour essayer un nouveau choix qui n’altère que très rarement l’histoire du jeu – et de façon plutôt infime, en vérité. Reste néanmoins le sentiment pour le joueur d’avoir agi de la bonne ou de la mauvaise façon, même si, souvent, la fatalité reprend le dessus. Achever ou laisser agoniser ? Se venger ou écouter la voix de la raison ? Suivre l’ordre ou la morale ? Autant de questions que l’on se pose à un moment ou à un autre durant la partie.

Ouais ouais, tyrolienne à mains nues ! Delta Force, mec !

 

Côté direction artistique, on peut saluer l’énorme travail effectué sur la musique dans le jeu : même si le titre bénéficie de musiques qui rythment les combats, il est surtout intéressant de constater à quel point l’ambiance sonore est soignée et intégrée dans l’histoire même du jeu. Le côté rock festif, en parfait décalage avec les horreurs rencontrées, n’est d’ailleurs pas sans rappeler des films comme Voyage au bout de l’Enfer, Full Metal Jacket, Les Rois du Désert ou encore Jarhead. Autant d’oeuvres qui ont sans nul doute inspiré l’équipe du studio Yager, au-delà même de la musique, d’ailleurs. Enfin, soulignons qu’il est possible de régler les filtres lumineux utilisés dans le jeu, pour accentuer ou non le côté « désertique », et qu’il est possible de jouer soit en français, soit en anglais sous-titré.

Un titre qui n’est pas sans défaut

Même s’il a beau bousculer les canons des jeux de guerre, Spec Ops: The Line n’est cependant pas le jeu parfait : techniquement, il souffre de quelques problèmes parmi lesquels un crénelage plus ou moins voyant selon la richesse du décor, et surtout une lenteur de chargement des textures qui est souvent embêtante dans les cinématiques. Le prix à payer pour avoir un jeu sans écran de chargement. Un léger clipping est également présent dans les phases de jeu en terrain découvert, mais rien de particulièrement gênant à ce stade.

De quoi se faire une petite idée des textures…

 

Enfin, le twist final du titre laissera sans doute certains joueurs perplexes : là, impossible d’en dire plus sans spoiler, ce qui serait fortement dommage. Néanmoins, s’il devait y avoir débat sur un point précis du jeu, se serait sans doute sur celui-là. A vrai dire, ce dernier point n’est pas forcément négatif : disons que, dans une certaine mesure, la façon dont Yager a décidé de clôturer son histoire peut être qualifié soit de logique, soit de trop facile. Dans tous les cas, difficile de rester indifférent.

En conclusion, Yager livre ici un jeu dans la norme concernant la forme, et bien au-dessus du lot concernant le fond : les joueurs qui ont tendance à zapper l’histoire au profit de l’action pure et dure y perdront beaucoup, mais devraient néanmoins y trouver leur compte. Les autres, ceux qui prendront le temps de visionner les cinématiques, d’écouter les dialogues et partir à la pêche aux objets cachés regorgeant d’informations découvriront un jeu riche et un peu dérangeant, qui offre un peu de fraîcheur dans l’univers aujourd’hui si banal des jeux de guerre à tendance patriotique. Une très bonne surprise !

Spec Ops: The Line, du studio Yager, édité par 2K Games, disponible sur PC, PS3 et Xbox 360 depuis le 29 juin.

Pour aller plus loin : notre interview de François Coulon, réalisateur du jeu.

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L'auteur

Co-fondatrice et rédac'chef de GentleGeek, je suis journaliste le jour et blogueuse la nuit - les deux ne sont pas incompatibles, non non. J'aime le cinéma, les jeux vidéo, les comics et les chats. C'est déjà pas mal !

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  1. Pingback: 2012 s’achève… on fait le bilan ? | Audrey Oeillet 29 Déc, 2012

    […] Ops: The Line m’a, en quelques minutes, réellement donné envie de jouer à son jeu… que j’ai d’ailleurs beaucoup aimé. Une rencontre inattendue qui m’a fait énormément plaisir, car sincère à mes yeux : et, […]

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