[Critique DVD] Pusher, de Luis Prieto
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S’attaquer au remake d’un film de Nicolas Winding Refn est toujours un pari risqué. Adepte du contrepied, le cinéaste Danois – dont le Only God Forgives est sorti il y a une semaine en salle – s’était fait remarquer dès son premier film. Mais malgré sa réputation de film coup de poing, Pusher ne sortira chez nous en catimini que 10 ans après sa sortie officielle. Le film restait donc essentiellement connu d’un groupe de cinéphiles avant que la montée en puissance de Refn depuis Bronson ne braque les projecteurs sur l’ensemble de son œuvre. L’annonce d’un remake avait donc de quoi susciter autant de peur que de curiosité. Cette dernière finira par l’emporter pour voir ce que cette nouvelle version a dans le ventre.

Pusher, de Luis Prieto
A Londres, Franck vend de l’héroïne et fréquente le milieu de la petite criminalité. Endetté envers son fournisseur qui le menace de mort, il tente un ultime coup et échoue. Il se retrouve alors embarqué dans une descente aux enfers sans limites.

PUSHER = CTRL+C / CTRL+V

Le film se contente de reprendre 90% du film original à l’identique, changeant simplement le décors et les acteurs.Mais que leur est-il passé par la tête ? En 1996, Nicolas Winding Refn livrait un film noir, intense, et brut, où un dealer de petite envergure se retrouvait pris dans une course contre la montre après avoir voulu jouer trop gros. Désireux sans doute de vouloir remettre la filmographie de Refn au goût du jour et plus accessible après le succès monstre de Drive, l’idée d’un remake en langue anglaise est alors née dans l’esprit des producteurs de Pusher, et d’en confier la supervisation au réalisateur Danois.

Transposer l’histoire de Pusher dans le Londres de nos jours était un concept intéressant en raison du tempérament « nocturne » connu de la City. Confier la réalisation du remake d’un film considéré culte, et donc soumis à la sensiblerie des fans, à un réalisateur inconnu était un pari. Luis Prieto, dont c’est le premier film en langue anglaise, allait-il parvenir à insuffler une nouvelle dynamique dans une œuvre qui tirait aussi sa force de son caractère brut, froid et fauché ? Le réalisateur ne se privait en tout cas pas d’affirmer que son film serait totalement différent de son modèle, au point de conseiller à ses acteurs de ne pas voir la version originale pour en limiter l’influence.

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Malheureusement, les discours et les actes sont deux choses totalement distinctes, et le film se contente de reprendre 90% du film original à l’identique, changeant simplement le décors et les acteurs. Là où le remake d’Evil Dead savait respecter son matériau de base tout en y ajoutant une touche très personnelle et un changement de ton radical, Pusher 2013 reprend à l’identique la construction narrative, et la plupart des scènes et dialogues de la version danoise, se contentant de les resituer à Londres. Seules quelques variations de scènes, de lieux, interviennent, Luis Prieto ne parvient pas à instaurer une quelconque nervosité dans son récit, ni à lui donner un cachet suffisamment fort pour exister face à son ainé. mais restent extrêmement minimes. Conséquence directe : même si l’on souhaite très fort juger le film en tant que tel, la  comparaison avec la version de Refn est inévitable.

Et force est de constater que Luis Prieto n’a pas l’étoffe pour traiter son sujet. Si le réalisateur parvient à obtenir des jeux de lumière et une qualité d’image de très bonne facture, la réalisation souffre néanmoins d’un manque d’inspiration assez criant tant elle semble ne jamais décoller. Et les quelques tentatives d’expérimentations (saccades pour illustrer la névrose progressive du personnage de Franck) restent au stade embryonnaire, le réalisateur revenant rapidement à un classicisme formel. Ce manque d’inspiration se traduit d’ailleurs tout au long du film par l’incapacité du réalisateur à nous faire ressentir le danger de plus en plus inextricable dans lequel Franck s’enfonce au fur et à mesure. De la première à la dernière minute, on est rarement inquiet pour les personnages et le film se déroule dans un sentiment de confort trop bien réglé. Luis Prieto ne parvient pas à instaurer une quelconque nervosité dans son récit, ni à lui donner un cachet suffisamment fort pour exister face à son ainé.

Milo (aucun lien avec Tintin), un ami qui ne vous veut pas que du bien...

Milo (aucun lien avec Tintin), un ami qui ne vous veut pas que du bien…

C’est d’autant plus dommage que le film reste malgré tout traversé de quelques trouvailles plutôt sympathique. Prieto parvient en effet à restituer de façon plutôt efficace l’ambiance d’un monde de la nuit branché, avec sa dimension parfois « clipesque » et ses jeux de lumière, parfois inspirés de Drive. Aidé dans cette tâche par la BO d’Orbital, cet aspect qui aurait toutefois gagné à être un peu plus développé pour être réellement marquant. Du côté des acteurs également, la partition est globalement bonne : Richard Coyle parvient à camper un Franck Richard Coyle parvient à camper un Franck convaincant, et son duo avec Agenyss Deyn trouve un équilibre qui fonctionne.convaincant, et son duo avec Agenyss Deyn trouve un équilibre qui fonctionne. On sent les deux comédiens impliqués et consciencieux, même s’ils n’ont pas la présence d’un Kim Bodnia ou d’un Mads Mikkelsen. Fait étrange s’il en est, la nature de leur relation, plus douce et aimante que dans le film de Refn, a beau être une bonne trouvaille, elle en rend néanmoins le rebondissement final un petit peu moins crédible. On retrouve également Zlatko Buric, qui reprend le rôle qu’il tenait déjà dans la version danoise, et dont le jeu un peu cabotin surprend au début avant de conférer à son personnage un caractère réellement instable tout à fait dans le ton du personnage.

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Sans faire d’étincelles, Richard Coyle et Agyness Deyn s’en sortent donc plutôt bien. Ce n’est en revanche pas le cas de Bronson Webb, qui reprend ici le rôle de Tony. Sa performance parvient en un seul instant à balayer tous les efforts que peuvent déployer les autres comédiens pour tenter de rendre crédible leurs liens affectifs. Il est vrai, à sa décharge, qu’il est très difficile de passer derrière Mads Mikkelsen, qui interprétait ce rôle plutôt difficile dans le film original. Mais même sans comparaison, le jugement est sans appel : à aucun moment l’acteur ne parvient à donner une once de crédibilité ou d’empathie à son personnage, se vautrant dans une prestation où la nuance n’existe pas, à tel point que sa meilleure scène reste celle où Franck lui met une bonne raclée, assouvissant le fantasme du spectateur. Cette prestation irritante est d’autant plus inquiétante qu’en cas de remake de Pusher 2, l’intégralité du film serait donc centrée sur son personnage…

L'insupportable Bronson Webb...

L’insupportable Bronson Webb…

TU PUSHES LE BOUCHON UN PEU TROP LOIN, MAURICE
En ne changeant que quelques détails minimes, et se contentant de copier-coller à 95% le film original, Luis Prieto a choisi la voie la plus facile, mais aussi la plus risquée en s’exposant à une comparaison qui tourne clairement à son désavantage. Car Pusher ne saurait se ranger du côté des « mauvais » films, mais il manque de saveur. Prieto signe en effet un film d’une facture technique honnête mais qui manque clairement d’âme, d’originalité et de la folie qu’il était censé instaurer pour réellement parvenir à exister. Autrement dit : un remake dont l’existence ne se justifie pas réellement. Reste une démarche de production opportuniste destinée à surfer sur le succès international de Nicolas Winding Refn post-Drive, qui permet de mesurer l’efficacité toujours présente du film original.

LE DVD : DES BONUS TROLOLO ?

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Distribué par Wild Side, Pusher bénéficie d’une édition comme souvent irréprochable techniquement. Couleurs et sons rendent parfaitement bien à la vision du film, disponible avec une piste française et une piste anglaise avec sous-titres français, chacune en 5.1 et 2.0. Côté bonus, trois modules sont proposés avec la présence d‘un making-of, d’entretiens avec l’équipe du film, et d’une série de Q&A lors d’une projection officielle du film. Des bonus qui apparaitraient presque comme un troll tant le discours est en décalage avec le film.

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  • Making of (17 minutes) : composé d’images de tournages et d’entretiens avec le réalisateur, les acteur, ou Nicolas Winding Refn, le making-of délivre un discours essentiellement marketing, où le réalisateur exprime sa satisfaction d’avoir fait un film « totalement différent de l’original » et demandé à cet effet à ses comédiens de ne pas regarder la version danoise. Un satisfecit totalement aberrant au vu du film, on se demanderait presque si Luis Prieto n’est pas en train de faire un gigantesque troll. Des propos tenus par chacun des intervenants sur le fait que tous les acteurs étaient « amazing », mais aussi quelques discours plus intéressants sur leur point de vue sur les personnages du film et leurs relations. Peu d’informations en revanche sur les conditions de tournage, la façon de travailler, etc.

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  • Table ronde (12 minutes) : enregistrée lors de la première anglaise de Pusher, cette table ronde soumet Luis Prieto, Richard Coyle, Agyness Deyn et Nicolas Winding Refn à s’exprimer sur la conception du film. On y apprend notamment que l’idée du remake est venue des producteurs de Refn, où encore que les scènes dans les boites de nuits ont été tournées dans de vrais boites, sans figurants, en condition réelle. Les comédiens s’expriment également sur leurs personnages, leur caractère.

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  • Entretiens : dernier bonus proposé, les entretiens réalisés avec le réalisateur Luis Prieto, et les acteurs Richard Coyle, Agyness Deyn, et Mem Ferda ne vous apprendrons pas grand chose de plus sur le film. En effet, il s’agit là ni plus, ni moins que les paroles utilisées pour illustrer le making-of dont nous parlions plus haut. Au lieu d’avoir des images du film se déroulant sous vos yeux, vous aurez donc ici simplement la personne interviewé expliquant à quel point untel est un acteur « amazing » (celui qui trouve combien de fois est prononcé ce mot rien que dans les bonus gagnera un paquet de Chocapic), combien Bronson Webb était « drôle » sur le tournage, et combien Luis Prieto a fait un « film totalement différent du film original«  et ne voulait pas faire un « remake ». Chaque comédien est ainsi amené à se prononcer sur les autres acteurs, sur le réalisateur, et les relations des personnages. Une redite intégrale de tout ce qui a été dit jusque là, en plus développé.

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EN CONCLUSION
Confié à un réalisateur sans réelle vision ou envergure, le Pusher cuvée 2013 n’est qu’un simple copié-collé du film danois, à quelques exceptions près, et transposé dans un nouveau décors clinquant. Mais ces quelques artifices ne suffisent pas à masquer la vacuité de la démarche, faute d’une réelle identité propre au film, pourtant sympathique plastiquement parlant. En prime, les bonus en forme de marketing promo répétant 3 fois la même chose ne font que confirmer l’absence de démarche artistique derrière ce remake, et laisse clairement apparaître l’opportunisme pur du projet. Reste une question : qu’est venu faire Winding Refn dans cette galère en tant que producteur exécutif ? Un remake était-il vraiment nécessaire ? A vous de vous faire votre avis désormais.

Pusher, un film de Luis Prieto, avec Richard Coyle, Bronson Webb, Agyness Deyn, Zlatko Buric, et Neil Maskell. Disponible le 29 mai 2013 en DVD et Blu-ray chez Wild Side.

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