[Portrait] Lloyd Kaufman, le papa de Toxie
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Acteur, réalisateur, producteur et surtout fondateur de la société Troma, le truculent Lloyd Kaufman était à Paris pour le premier festival Tromadance, organisé par Panic! Cinéma le 22 juin dernier. L’occasion pour GentleGeek de revenir sur la carrière du papa de Toxie. 

Cravate ou nœud papillon, costume rétro ou de couleur, Lloyd Kaufman est toujours élégant, « habillé comme un bourgeois », selon ses propres mots. Élégant, mais aussi toujours décalé, et un peu « punk à l’intérieur ». Chaussettes vert flashy, badge Toxie sur le revers de la veste, à 67 ans, le créateur de Troma ne laisse rien au hasard, dans la vie comme pour ses films. « Je ne me prends pas au sérieux, mais je considère mes films très sérieusement », avoue-t-il. Même si les héros de ces derniers sont des mutants en tutu, des poulets-zombies ou un préservatif géant.

« Gâcher sa vie »

Et pourtant, avant de choisir de consacrer sa vie au cinéma bis et indépendant, aux films débordant d’hémoglobine, de substances verdâtres peu ragoutantes, de pets foireux et de seins nus, Stanley Lloyd Kaufman était promis à un brillant avenir. Né à New York le 30 décembre 1945, polyglotte depuis son enfance, étudiant à Yale, c’est là qu’il découvre les Cahiers du Cinéma et fait le choix de « gâcher sa vie ».

Lloyd KaufmanSon année sabbatique au Tchad, en 1966,« a beaucoup influencé [ses] films ». Il se souvient de la philosophie très différente qui y règne, des conditions de vie spartiates, sans eau ni électricité, des animaux massacrés sur les marchés, mais aussi « des femmes nues aux gros nénés ». Les deux ingrédients principaux des films Troma sont alors déjà tout trouvés : beaucoup d’hémoglobine et des filles topless.

De retour à Yale, il réalise en 1969 son premier film, The Girl Who Returned, avant de rejoindre, une fois diplômé, le groupe Cannon Films. Il y rencontre le producteur-réalisateur John G. Avildsen et travaille sur des films comme Joe, Cry Uncle mais aussi La Fièvre du Samedi Soir et Rocky… Une formation de cinéma sur le tas pour le futur papa de Toxie.

Tromaniac

C’est en 1974 que Lloyd Kaufman fonde Troma avec son comparse rencontré à Yale, Michael Herz. Les deux partenaires écrivent, réalisent et produisent alors quelques comédies sexy, comme Squeeze Play!, Waitress!, Stuck on You! et The First Turn-On!.

En 1985, The Toxic Avenger est projeté dans 2000 cinémas aux USA, c’est l’âge d’or du film Troma

L’année 1985 marque un tournant pour Troma, avec la sortie de son plus grand succès, The Toxic Avenger qui, après des débuts un peu difficiles, finit par être projeté dans 2000 cinémas. L’âge d’or du film Troma est là. Les films s’enchaînent ensuite, parmi lesquels Class of Nuke ‘Em High (1986), Sgt. Kabukiman N.Y.P.D. (1990), Tromeo and Juliet (1996), ou encore les 3 suites des aventures de Toxie… Toujours teintées de mauvais goût, les productions Troma sont décalées, outrancières, provocatrices, irrévérencieuses, excessives, parfois subversives, et surtout, toujours jouissives.

Au fur et à mesure que le catalogue des films s’agrandit (il en compte près de 1000 à ce jour), Troma écrit, réalise, produit, distribue, et accueille de nombreux jeunes acteurs et réalisateurs qui deviendront célèbres par la suite. Robert DeNiro (The Wedding Party), Carmen Electra (The Chosen One), Kevin Costner (Sizzle Beach, U.S.A.), J. J. Abrams (Nightbeast), Samuel L. Jackson (Def by Temptation), Marisa Tomei (The Toxic Avenger), Vincent D’Onofrio (The First Turn-On!), David Boreanaz (Macabre Pair of Shorts), Paul Sorvino (Cry Uncle!), James Gunn (Tromeo and Juliet), Trey Parker et Matt Stone (les créateurs de South Park, avec Cannibal! The Musical, dont aucune autre société que Troma n’a voulu), Oliver Stone (en acteur dans The Battle of Love’s Return)… Le name-dropping est vaste, et Kaufman aime citer ces artistes qui ont fait leurs débuts chez lui (y compris ceux qui font tout pour le cacher, n’est ce pas Kevin ?).

Le créateur de Troma se félicite aussi d’avoir inspiré des certains des réalisateurs les plus en vue aujourd’hui, tels Quentin Tarantino, Peter Jackson, et Takashi Miike, et se paie des guest stars de luxe, comme Lemmy Kilmister de Motorhead (Tromeo & Juliet, Return to Nuke’em High) ou Stan Lee (Return to Nuke’em High).

Lloyd Kaufman sur le tournage de Ninja Eliminator III (Photo Gaetan Picault)

 

Et à l’inverse, Kaufman n’est pas avare et donne de sa personne en retour, dans des tonnes de courts et longs-métrages à travers le monde, pour les films Troma qu’il ne réalise pas bien sûr (Father’s Day) mais aussi dans des productions étrangères que la firme distribue (Ouvert 24/7) ou dans des courts-métrages de jeunes réalisateurs inconnus mais talentueux (21st Century Barry). On l’a par ailleurs vu sur le tournage de Ninja Eliminator III de Mathieu Berthon le lendemain du festival Tromadance parisien.

Ses apparitions, il le sait, sont très prisées par le public Troma. « Je joue dans beaucoup de films souterrains (underground, ndlr, Kaufman traduit à l’extrême), car je sais que ça va inciter les fans à acheter le DVD », confie-t-il. « Je voudrais montrer que tout le monde peut être un artiste et réussir à manger et à avoir un toit.  » C’est aussi le but de ses livres, documentaires et masterclass, dont la palette d’enseignements est vaste et va de la promotion de son film à Cannes (à base de happenings avec des monstres et des filles seins nus) au trucage pour planter une carotte dans l’oeil d’un acteur…

« J’aime remuer la merde »

Celui qui fustige le Festival de Cannes, qui devient selon lui « de plus en plus fasciste », a créé son propre festival, Tromadance, sorte de contre-festival gratuit et « vraiment indépendant » en réaction au festival Sundance. Amer et désabusé face aux grandes corporations qui ne laissent presque aucune chance aux sociétés indépendantes comme la sienne, Kaufman critique le système de distribution des films, « moyenâgeux » et inaccessible.

Sortez-le par la porte, Lloyd Kaufman reviendra par la fenêtre, pour “remuer la merde”

Agitateur, il fonctionne au coup médiatique, même si les retombées ne sont pas toujours celles espérées. Viré par la sécurité de Cannes pour avoir porté un costume rouge foncé, boudé par les médias américains à Cannes… Qu’importe. Sortez-le par la porte, Lloyd Kaufman reviendra par la fenêtre, pour « bouger la merde », comme il dit en français dans le texte. C’est ainsi qu’il a organisé le premier mariage lesbien à Cannes, avec les actrices de son dernier méfait, Return to Nuke’em High. Et la Palme d’Or, qui prime une histoire de lesbiennes ? C’est bien, « mais c’est trop tard, il y a dix ans qu’un fil comme ça aurait dû gagner… » Car Troma met en scène depuis 40 ans ceux que le réalisateur appelle les « underdogs », les opprimés. Des homos, des maltraités, des losers, des personnages toujours en marge, qui sont devenus la marque de fabrique de la firme.

Une affaire de famille

Accompagné de son épouse, Patricia Kaufman, qu’il présente comme « la première dame de Tromaville », Uncle Lloydie va à la rencontre des fans. Madame s’occupe de vendre les DVD, livres, affiches et autres goodies sur le stand tandis que Monsieur signe et discute avec les fans. Dédicaces personnalisées, photos de famille (ou presque) avec le public, les Kaufman semblent y prendre presque autant de plaisir que les fans. Un moyen de rendre un peu d’amour à son public, qui le soutient, en achetant du merch, en finançant les projets, ou même en venant travailler gratuitement sur les films Troma !

Même si elle lui en veut toujours à cause la demoiselle en bikini qui s’est assise sur son visage sur la plage de Cannes (dans All the Love You Cannes), Patricia n’est pas rancunière et c’est elle qui a prêté (ou plutôt perdu) une partie de ses économies pour Poultrygeist, Night of The Chicken Dead. Les filles Kaufman ne sont pas en reste et sont elles aussi Tromatisées. Pendant que Lisbeth tourne quelques scènes à base de vomi vert fluo à Shangai Charlotte  s’occupe de la réalisation d’Occupy Cannes. La relève est assurée.

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POUET

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  1. Pingback: [Dossier] Festival Tromadance : dans les griffes du Tromaverse | GentleGeek 2 Juil, 2013

    […] de faire du cinéma malgré les obstacles. Pour le coup, on s’est dit que ça valait bien un portrait […]

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