[Reportage] PIFFF 2013 #5 : tu me fais tourner la tête…
Share

… Notre manège à nous, c’est le cinéma ! Dernière ligne droite du PIFFF 2013, avec un programme des plus chargés en ce samedi avec le très attendu nouveau long métrage d’Hélène Cattet et Bruno Forzani, L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps et l’inattendu Cheap Thrills d’E.L. Katz, avant la Nuit du PIFFF, consacrée à Stephen King… Entre les virevoltes du duo Belge et le tourbillon de Katz, les têtes ont bien tourné !

L’Étrange Couleur des Larmes de ton Corps

C’était LE film le plus attendu du festival. LE film autour duquel tout ou presque a été bâti en cette troisième édition de PIFFF. Diffusé un samedi, en début d’après midi, avec l’un des deux réalisateurs et une grande partie de l’équipe du film (actrices, producteurs, etc.) présents pour l’occasion, L’étrange couleur des larmes de ton corps était la séance événement du festival. Derrière ce titre sublime et énigmatique se cache la nouvelle réalisation de Bruno Forzani et Hélène Cattet, remarqués en 2009 avec Amer, dans laquelle un homme part à la recherche de sa femme disparue, révélant les secrets enfouis de l’immeuble où il habite.

etrangecouleur2

Autant le dire dès à présent : ce film divisera. Ceux qui n’avaient pas adhéré à l’ambiance d’Amer, exploration sensorielle sur les émotions et pulsions d’une femme, risquent d’être tout autant insensibles à ce nouveau tourbillon proposé par le duo. Se plaçant cette fois plus d’un point de vue masculin, L’étrange couleur des larmes de ton corps est une nouvelle exploration des sens, des ressentis, un film miroir et complémentaire à Amer, mais à la narration beaucoup plus éclatée – si tant est que l’on puisse parler de narration. Car si Amer se distinguait en trois actes identifiables, il est bien plus difficile de segmenter L’étrange couleur… Peu importent les dialogues (on aurait pu les enlever, cela serait revenu au même), peu importe le réel scénario : beaucoup de critiques ont reproché au film d’être formellement parfait mais de n’avoir aucun scénario. La critique est vraie, mais totalement injuste : l’objet de L’étrange couleur n’est pas l’histoire qu’il raconte, mais plutôt comment il la raconte et les émotions qu’il fait traverser.

etrangecouleur1

Oui, L’étrange couleur des larmes de ton corps est un labyrinthe sensoriel, qui happe le spectateur dès le départ pour ne plus le laisser respirer jusqu’à sa conclusion. Mêlant références à l’art nouveau et aux classiques du Giallo et du cinéma italien, L’étrange couleur vous fera passer à travers toutes les strates émotives possibles, inspirant à tour de rôle le désir, l’inconfort, la sensualité, la jouissance, la douleur, le voyeurisme, le fantasme. Car c’est dans ce passage subit d’émotions contradictoires, parfois simultanées, que le film est le meilleur :  le spectateur, attiré inexplicablement par ce qu’il voit, ne manquera pas de ressentir la gêne, les picotements le parcourir face à la brutalité des meurtres ou la fascination ambivalente de femmes aux jeux dangereux. Pulsion de violence et pulsion sexuelle qui se mélangent, on aurait presque un film pervers : les plaies de couteaux, comme les passages aux travers des murs, ressemblent à un sexe féminin, faisant renaitre – dans la mort ou la  survie – les protagonistes. A travers ses jeux de couleurs et de mise en scène simplement sublime, L’étrange couleur délivre un lot de scènes fortes, à l’image de ce triple meurtre auto administré, terrifiant de douleur, tout en leur administrant un traitement esthétique diablement attirant. Un labyrinthe formel se met en place à mesure que le « héros » s’enfonce dans les méandres de cet immeuble suspiriesque, illustrant sa confusion mentale.

Alors certes, ce type de films ne fait pas l’unanimité, mais si c’était le cas, il en perdrait sa force. L’étrange couleur est à rapprocher de films comme Berberian Sound Studio, voire Only God Forgives : des films axés avant tout sur un ressenti et illustrant un labyrinthe mental et sensoriel. Ce deuxième essai des réalisateurs Forzani et Cattet est une claque formelle et sensorielle, un frisson tour à tour orgasmique et malsain, et au final une proposition de cinéma tellement différente de ce que l’on peut voir actuellement que sa seule existence mérite le détour. Au risque de se perdre… de plaisir et de douleur. La réputation était justifiée, l’attente en valait la peine. Ca tombe bien : le film sortira en salle au printemps 2014 !

Cheap Thrills

Père et mari modèle, Craig (Pat Healy) perd son travail de garagiste et reçoit un avis d’expulsion dans la même journée. Alors qu’il noie son désespoir dans l’alcool au bar du coin, il croise Vince (Ethan Embry), un ami d’enfance perdu de vue quelques années plus tôt. Alors que les deux anciens potes trinquent, ils sont abordés par Colin (David Koechner) et sa magnifique femme Violet (Sara Paxton), qui vont leur proposer de passer la soirée avec eux, pour un jeu qui va vite dégénérer…

"Attention chéri, ça va trancher !"

« Attention chéri, ça va trancher ! »

 

Jusqu’où iriez-vous pour de l’argent ? C’est la question que pose E.L. Katz dans son premier long-métrage, Cheap Thrills, qui s’est révélé être une des bonnes surprises du PIFFF (à tel point que le public lui a attribué le grand prix, l’Oeil d’Or 2013). Critique sociale noire et violente, mais non sans humour, Cheap Thrills joue sur les oppositions, en mettant en scène deux binômes issus de différentes classes sociales : le couple de riches blasés pervers et les deux prolos en galère d’argent. Les personnages de ces couples sont eux-aussi totalement opposés. Le caractère de Violet, avec sa beauté froide et sa moue blasée est aux antipodes de celui de Colin, bien trop sympathique et avenant. Craig est un père et mari modèle, presque coincé, alors que Vince assume son passé de taulard et continue à vivre comme une petite frappe. Tout ce petit monde est très bien interprété, dans un quasi-huis clos très bien maîtrisé. On assiste à une escalade dans la violence des défis posés et à un crescendo dans l’horreur, allant de petits paris inoffensifs en humiliations et véritables dilemmes où il faut être le premier à agir pour toucher quelques dizaines ou centaines de dollars. La violence est certes physique (mais pas toujours, car elle se passe parfois hors-champ), mais elle est surtout psychologique, avec nos deux prolos, libres de partir quand ils le souhaitent, mais qui restent dans le jeu et repoussent leurs limites pour le simple appât du gain. Véritable équilibriste, E.L. Katz parvient à maintenir la tension tout au long du film et ne laisse pas de temps mort, avec des rebondissements qu’on ne voit pas toujours venir, même si le final est un peu prévisible. La bonne grosse dose d’humour noir est bienvenue et permet un recul nécessaire pour éviter que le film ne sombre dans le torture porn outrancier.

Avec cette critique acerbe de la société et de la nature humaine, qui n’est certes pas la plus fine qui soit, E.L. Katz signe un premier film efficace et rentre-dedans, sans concession et jusqu’au-boutiste. Malheureusement privé de sortie en salles, Cheap Thrills sortira directement en DVD et Bluay, et c’est bien dommage.

Share
Bruno Forzani Cheap Thrills E. L. Katz Helene Cattet L'étrange couleur des larmes de ton corps PIFFF PIFFF 2013
L'auteur

POUET

1 avis

Rejoindre la discussion
  1. Pingback: Un trailer red band pour Cheap Thrills ! | GentleGeek 18 Déc, 2013

    […] Par ici pour lire notre critique dans notre reportage sur le PIFFF 2013. […]

Laisser un commentaire.