[Critique] If I Stay – Si je reste : voyage au bout de l’irréel
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Il y a des films pour lesquels on part avec des a priori. C’est souvent le cas lorsqu’il s’agit d’adaptation de bouquins, et c’est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit d’un film estampillé pour adolescents, avec des paillettes de romantisme et l’ombre planante du drame. If I Stay s’inscrit dans cette exacte ligne. Peut-il nous surprendre ?

Mia est une ado comme les autres. Lycéenne, aînée d’une fratrie de deux joyeux lurons, au coeur d’une famille unie, à mi-chemin entre les babas cools et les rockstars à la retraite, elle ne jure que par son violoncelle. Un peu socially awkward, elle est du genre à répéter pendant des heures, hypnotisée et hypnotisante, véritable petit prodige de la musique classique dans son lycée paumé à Portland. Vertige existentielle et premiers émois amoureux, elle quitte difficilement sa vie rangée pour les concerts de rock de son amoureux. C’est une vie tout à fait normale, attendrissante par son côté parfait et romancé, encadrée par deux parents aimants et restés au fond éternels adolescents. Journée neigeuse et attente fébrile des résultats d’intégration à la prestigieuse Julliard School, qui la séparerait de plusieurs milliers de kilomètres avec sa vie et son amant, entre Portland et New York. La joyeuse famille prend la route pour visiter une amie de la famille. Et le drame se joue sur une sonate de Beethoven : un virage, du verglas, une autre voiture. Le crash. Quand Mia se réveille, ce n’est que pour voir son propre corps emmené à l’hôpital, plongé dans un profond coma. Elle va donc observer ses proches à son chevet, son petit ami revenu en catastrophe d’une tournée pour tenter de la ramener d’entre les morts, sa meilleure amie venue apporter un soutien maladroit et touchant, et sa famille se déchirer à mesure que les minutes s’écoulent et que son monde s’écroule.

 

"Ne me quitte pas" - sentiments before it was cool

« Ne me quitte pas » – sentiments before it was cool

 

Comment être surpris par un film dramatique de ce genre, dont l’enjeu morbide n’est pas sans rappeler les dernières productions, de Nos Etoiles Contraires à Restless, qui fait appel à nos sentiments les plus faciles à mobiliser ? Comment rester insensible face à la détresse impuissante de Mia, qui sera notre regard et notre narratrice, par la voix de sa jeune interprète, Chloé Grace Moretz – habituée à faire le grand écart entre les blockbusters (Kick Ass) et les films d’auteur (Sils Maria), on a l’impression vertigineuse que la jeune fille tente de rattraper les années perdues en s’autorisant un film adolescent en adéquation avec son âge, « léger » et insouciant -, sans passer pour un monstre froid ? Le fait est qu’on ne peut pas s’en empêcher. Oui, les larmes peuvent venir devant l’injustice et l’horreur des événements. D’autant que l’histoire d’amour, idéalement romantique et poétique entre les deux jeunes gens, semble irréelle de perfection : ils s’aiment et leur amour dégouline de bons sentiments. Et c’est pour cela qu’on y croit et qu’on s’y accroche avec la même énergie que celle de Mia. Difficile de ne pas spoiler, mais les événements sont si prenants et ne nous laissent si peu de répit qu’on se surprend à vouloir, nous aussi, de tout notre être, que Mia lâche prise et se laisse aller aux ténèbres, bien plus accueillantes que ce qu’il se passerait au réveil. C’est viscéral. Sans que l’on parvienne à l’expliquer, les ficelles pourtant grosses n’empêchent pas les émotions brutes de venir. Brute comme le montage, incessant va-et-vient entre le présent et les souvenirs de Mia, qui ne laisse pas le temps de respirer et qui apparaît parfois comme maladroit. C’est peut-être à cause du pitch lui-même : l’impression d’une vie magnifique qui s’arrête brutalement, avec le sentiment qu’elle ne devrait pas s’interrompre, bouleversant et révoltant – et dans une ère où on se révolte et s’offusque de tout, il n’y a rien de plus facile. C’est un réel chantage affectif qui peut être très rébarbatif.

 

Urgences, saison 74

Urgences, saison 74

 

Tout est calibré pour qu’on sorte les mouchoirs. Tous les tropes sont abordés : les petites disputes amoureuses, la jalousie, l’amitié, les questions pseudo-philosophiques – « mais tout dépend de toi, tu as toutes les armes, c’est à toi de faire ce choix », « il faut savoir faire des sacrifices pour ceux qu’on aime » -, l’amour, le choix, la naïveté même de l’intrigue… Difficile de dire ce qui fait de Si Je Reste un film si spécial, à la fois très bon et très mauvais. Peut-être parce qu’il est étonnamment subjectif : Si Je Reste laisse un goût nostalgique dans la bouche et pire, de la nostalgie de choses que l’on n’a pas nécessairement vécues. Mais comme les parallèles entre les moments de bonheur et l’horreur du présent de Mia, il y a aussi les parallèles entre la perfection idéale et la réalité. Qu’on l’ait vécu ou pas, leurs moments sont désirables, parce que chaleureux, parce qu’évoquant une sécurité enfantine que l’adulte ne peut que regretter. On aurait envie d’être là, auprès d’eux, avec une bière, des potes, une guitare et un feu de camp, pour une reprise magique de Today des Smashing Pumpkins, à rire comme si nous étions invincibles et  éternels. La musique, omniprésente dans le film, est particulièrement soignée d’une part, entre classique et rock, et fait partie intégrante du film d’autre part, jusqu’à devenir l’un des éléments de compréhension entre les protagonistes, lorsqu’ils font l’amour, lorsqu’ils acceptent la nature de chacun, etc… La photographie aussi est très agréable, lumineuse et clinique, avec un côté magique qui renvoie à l’irréel de tout ce qu’on peut voir. Le casting est aux petits oignons, angélique et innocent, avec des répliques convenues et naïves, ce qui ne manquera pas d’agacer.

 

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Selfie, Facebook, un film définitivement ancré dans l’époque d’une décadence sentimentale 2.0. Et pourtant, on peut encore croire au chevalier servant (ou pas)

 

Si Je Reste est loin d’être parfait. Si certaines choses nous échappent, notamment sur la fin du film, cela n’est pas un manque. L’absence même de précision quant à l’état de Mia – est-ce son fantôme, sa conscience, ou un autre phénomène paranormal ? – n’est pas un enjeu majeur. Parce que c’est un film qui est beau, qui fonctionne en dépit de ses grosses ficelles, et qu’on pardonnerait tout au sourire de Chloé Moretz. Il est beau et terriblement agaçant, laissant un goût étrange, entre jalousie, tristesse, nostalgie et joie, et c’est assez surprenant pour qu’on se laisse tenter, mais aussi atrocement naïf et convenu. Il ne fonctionnera pas chez tout le monde, en particulier chez ceux qui n’adhèrent pas à la mièvrerie sentimentaliste qui ne nous lâche pas une seconde pendant le film et à la morale finalement très rangée et enfantine– et c’est en cela que Si Je Reste remplit très bien son contrat de « film dramatique pour adolescents » dans le mauvais sens du terme sans sortir des sentiers battus. Mais un petit plaisir coupable ne fait pas de mal de temps à autres.

 

 

« Si Je Reste », un film de R.J. Cutler (1h46), en salle le 17 septembre.

 

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