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Quoi ? Un biopic sur le chanteur PSY et la création de son tube Gangnam Style ? Il n’ya vraiment qu’a l’Etrange Festival que l’on peut trouver cela ! Sauf que non, Gangnam blues, c’est le polar coréen de la sélection sous influence Scorsesienne !

Seul film coréen présenté cette année dans tout le line-up du festival, les programmateurs auraient-ils préférés la qualité à la quantité ? Ces dernières années étaient marquées par un florilège de pellicules venues du pays du matin calme, mais à la qualité souvent inégale. Si le cinéma asiatique est toujours bien représenté, Gangnam blues sera toutefois le seul représentant de son pays.

Au delà de la blague évidente (et sur laquelle nous ne vous avons pas épargné) que son titre peu inspirer, Gangnam blues démontre cependant que le polar Coréen peut encore délivrer de belles pellicules dont la découverte est appréciable !

Au début des années 70, Jong-dae et Yong-ki, deux orphelins devenus vagabonds, sont enrôlés au sein d’une triade criminelle. Séparés au cours d’une rixe, ils vont gravir un à un les échelons du pouvoir. Alors que les organisations se disputent le territoire du quartier de Gangnam, le conflit semble inévitable…

Oppa Gangnam Blues !

Si Gangnam blues se démarque quelque peu de ses concurrents, c’est tout d’abord par son sujet : pas d’histoire de serial killer ici, ni de quête de vengeance ou de film à sur-twists. Gangnam blues s’inscrit dans la veine de ces films aux intrigues uniques mais fouillées, au propos constant mais abouti. Là où un Confession of murder dosait très maladroitement comédie et thriller au point que les deux aspects finissaient par tomber à plat, Gangnam blues se démarque par une incroyable cohérence de ton, de forme, de style, le tout servi par un récit compact et très bien mis en scène.

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Il faut dire qu’à la manœuvre, Yoo Ha est loin d’être un débutant en la matière : en 2006, A dirty carnival l’avait propulsé au rang de « Scorsese coréen », avant de s’essayer à des registres plus dramatiques par la suite. Pour son nouvel opus, le réalisateur semble avoir réuni ce qui a fait la force de ses meilleurs films pour proposer une fresque soignée, démarrant en douceur pour monter de mal en pis.

Narrant l’ascension de deux orphelins inséparables qui rejoignent chacun deux gangs distincts dans le Séoul des années 70, Gangnam blues est une fiction qui, en imaginant le développement du futur quartier huppé de Séoul, témoigne d’une époque révolue où guerre des gangs, corruption politique, immobilier, intimidations et meurtres ne faisaient qu’un. Un univers qui rappelle de nouveau les films de Martin Scorsese, tels Les affranchis où encore Les infiltrés (lui même adapté d’une trilogie de films Chinois). De cette inspiration nait ainsi une histoire relativement dense, où les trajectoires personnelles empruntées par chacun de nos protagonistes s’inscrivent dans la grande histoire d’un monde en plein bouleversement. La petite histoire dans la grande, en quelque sorte.

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Au demeurant, Gangnam blues peut sembler ne rien présenter de très original. En y décrivant les rapports entrelacés de la mafia et de la politique, son histoire se démarque certes de la plupart des productions Coréennes, axées sur une enquête criminelle. Mais à une échelle plus large, le propos du film ne manquera pas d’évoquer de nombreuses similitudes, tant dans le cinéma asiatique qu’occidental. Mais conscient de ses limites, et à la manière de certains réalisateurs reconnus, Yoo Ha ne joue pas la carte de l’originalité, mais bien celle du savoir faire, réaffirmant qu’un film classique mais bien conçu, est parfois plus porteur qu’un film original mais bancal.

Orfèvrerie coréenne

Difficile, en effet, de ne pas constater le travail d’orfèvre distillé par Yoo Ha tout au long du film : des plans travaillés et classes, pas d’extravagances mais des mouvements de caméras qui se font audacieux lorsqu’ils servent l’action, une image soignée, une ambiance 70’s parfaitement restituée et qui ne nous lâchera plus jusqu’à son dénouement. Gangnam blues démontre tout le savoir faire et l’élégance de son réalisateur.

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Une maîtrise de la mise en scène qui lui permet ainsi de développer une fresque épique, sur un schéma classique, celui de l’ascension fulgurante et de la chute de deux accidentés de la vie, qui ont trouvé au sein de la mafia la famille qu’ils n’ont jamais eu ailleurs. Durant 2h15, Yoo Ha développe ainsi son histoire, en prenant son temps, pour mieux nous familiariser avec les deux protagonistes principaux avant de les lancer dans un jeu de dupe dont personne autour d’eux ne ressortira indemne. C’est cette forte contextualisation, d’une manière générale toujours plus importante dans le cinéma asiatique par rapport au cinéma américain, qui permet au réalisateur de faire monter les enjeux et délivrer par la suite des scènes d’affrontement épiques, jamais illisibles, des percées de violence abruptes auxquelles succèdent des séquences plus intimistes ou sensibles mais jamais niaises. Tout cela pour nous conduire à un final plein de dramaturgie, nous laissant sur un constat amer quant aux origines du développement de la société coréenne telle qu’il la présente.

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Une histoire dont aucun des tenants et aboutissants ne sont laissés en suspens, et servis par des comédiens qui remplissent parfaitement leur rôle. Si aucun des comédiens n’évoquera quoi que ce soit pour la plupart des spectateurs, notons quand même les belles prestations des deux personnages principaux, Lee Min-Ho et Kim Rae-Won, mais aussi à l’interprète de Kang Gil-Soo, ainsi que la relative discrétion des rôles féminins, soit intéressants (le rôle de Madame Min) mais peu présents ou au contraire accessoires.

Derrière son histoire dense qui met un peu de temps pour se mettre en place, Yoo Ha livre donc un film extrêmement maitrisé mais jamais dans la retenue, un film calme mais jamais lent, sobre et élégant dans sa réalisation. Un film particulièrement léché pour lequel Yoo Ha parvient à trouver le ton juste pour captiver le spectateur pendant ces 2h15 qui se laissent suivre sans difficultés. Un choix judicieux que de ne mettre qu’un seul représentant de la Corée du Sud cette année à l’Etrange Festival, tant Gangnam blues démontre de belles qualités cinématographiques. Il aurait été dommage de les noyer parmi d’autres productions.

En conclusion
Présenté en compétition pour le Grand Prix Nouveau Genre, Gangnam blues n’est pas le candidat le plus évident pour prétendre décrocher le titre. Pas forcément « étrange », ni forcément le plus grand public. Cependant, ses nombreuses qualités en font un outsider crédible. Quelque soit le résultat final, Gangnam blues vaut en tout cas le coup d’œil.

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