[Critique] Glen ou Glenda (Etrange festival 2015)
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Quand Ed Wood, le plus mauvais cinéaste de tous les temps, débarque sur les écrans de l’Etrange festival, difficile de passer l’événement sous silence ! Retour sur Glen ou Glenda, l’un des films les plus célèbres du réalisateur, dont le propos surprend aujourd’hui par sa modernité.

Bivèrrrrre ! Bivèrrrrre ! Une projection d’Ed Wood sur grand écran, c’est un événement suffisamment rare pour être souligné ! Considéré comme l’un des plus mauvais cinéaste du monde, à qui l’on doit l’infameux Plan 9 from outer space, Ed Wood débarque au Forum des Images !

Et l’événement n’est pas moindre : en 21 ans d’Etrange, c’est bien la première fois que le réalisateur de Glen ou Glenda fait l’objet d’une projection au sein du festival ! Surprenant, tant l’univers du réalisateur correspond à l’un des pans du cinéma défendu par les organisateurs. Un oubli enfin réparé grâce à Guy Maddin, qui dans le cadre de sa carte blanche, à choisi de projeter « Glen ou Glenda ? », l’un des films phares du réalisateur.

Un film double face

Premier des 3 films qui consacrèrent Ed Wood comme un réalisateur… « à part » – avec Bride of the Monster, et surtout son œuvre la plus citée, Plan 9 from outer spaceGlen ou Glenda est un film hybride. Un essai extrêmement personnel doublé des frasques cinématographiques qui ont fait d’Ed Wood ce réalisateur adulé des fans de cinéma étranges ou de nanards.

Car Glen ou Glenda, à plusieurs titres, peut prêter à sourire. Datant de 1953, le film raconte principalement le cas de Glen, un homme qui aime se travestir en portant les habits de sa future femme, notamment son pull angora. Mais comme Ed Wood n’aime pas faire les choses simplement, l’histoire est racontée via un certain nombre de chemins détournés et de maladresse cinématographique qui font aussi partie du charme de l’œuvre.

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Glen ou Glenda s’ouvre ainsi dans le laboratoire d’une sorte de scientifique, narrateur omniscient de l’histoire, qui après un propos philosophique relativement obscur, nous emmène dans le monde « réel ». Un inspecteur de police, secoué par le suicide d’un travesti, consulte un psychologue qui lui expose deux cas : celui de Glen/Glenda, qui aimait s’habiller en femme, et celui de Alan/Anne. Un double niveau de narration qui n’est pas sans jeter le trouble à certains moments : le narrateur (Bela Lugosi) affirmant d’abord que le psychologue n’est pas apte à nous raconter l’histoire, intervient tout au long du récit, avant que ce dernier ne soit conclu… par le psychologue, qui était bien en train de raconter l’histoire à l’inspecteur… 60 ans avant Inception et le « rêve dans le rêve », Ed Wood avait déjà inventé le narrateur dans le récit du narrateur.

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Mais ce qui a fait la réputation du film, ce sont surtout certaines scènes cultes, accompagnées de dialogues soit complètement obscurs et brumeux, soit emprunts de philosophie de comptoir et de candeur incroyable : « J’ai bien peur que la fin des études ne soit que le début de la réalité…« , déclare ainsi Barbara, la fiancée de Glen. Mais la part du lion revient bien entendu à Bela Lugosi ! Visiblement très impliqué dans son rôle, le comédien s’en donne à cœur joie en déclamant des tirades aussi jouissives que sans relation avec le sujet du film. Devant notre cher Glen confronté au choix cornélien entre avouer à sa femme son penchant ou y renoncer à jamais, notre narrateur nous gratifie d’un somptueux : « Prends garde ! Prends garde ! Prends garde au grand dragon vert qui attends sur le pas de ta porte ! Il mange les petits enfants, les queues des petits chiots, et les gros escargots bien gras ».

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Ajoutons à cela certains des nombreux tics d’Ed Wood à la réalisation, qui se retrouveront dans la plupart de ses films. Outre le montage somme toute assez basique et quelques raccords ouvertement visibles, le récit mets du temps à s’installer. Sur la petite heure que dure le film (1h08 très exactement), il faut ainsi passer un long propos introductif de plus de 5 minutes avant d’entrer dans le vif du sujet. On y trouve de plus quelques scènes où le phrasé de seconds rôles ne correspond en aucun cas aux propos entendus, voire même un comédien qui n’ouvre presque pas les lèvres malgré un énoncé très long. De même, l’utilisation des fameux stock-shots favoris du cinéaste : les images d’archives de guerre, utilisée de manière bien trop appuyé (plusieurs minutes y sont consacrées pour un bref épisode de la vie d’Alan) sont bien là. Enfin, ajoutons à cela des séquences oniriques qui font intervenir le diable en personne (joué par un ami producteur de strip-tease qui ramena quelques filles pour la séquence…), un curé qui prononce les sacrements du mariage… sans ouvrir la bouche, et un récit à la teneur psychologique plutôt tâtonnante, et tous les éléments sont réunis pour faire de Glen ou Glenda une véritable séance bis.

Un film candide mais moderne

Pour autant, projeté aujourd’hui, c’est une toute autre dimension que prends Glen ou Glenda. Si le film à certes ses défauts, il en a tout d’abord les qualités qui vont avec. Un peu à l’image des films de Jean Rollin, en dépit des problèmes de rythme, il se dégage de Glen ou Glenda une poésie immense, due en partie à la candeur des dialogues et le déroulement de l’intrigue, située – on le rappelle – au début des années 50. Entre cette naïveté touchante tant elle témoigne de la sincérité et de la conviction de son auteur, combinés aux passages obscurs et décalés, majoritairement portés par Bela Lugosi, il se dégage de Glen ou Glenda un sentiment de sombre légèreté, une œuvre candide mais sombre dès qu’on gratte sa surface. Une sensation de flottement entre deux univers dont ressort une poésie comme seuls ces films à part savent en procurer.

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Surtout, projeter Glen ou Glenda aujourd’hui pourrait presque passer comme un acte politique ou militant. En effet, à l’heure où les crimes contre les transsexuels sont en recrudescence aux USA, et où en France, la question des droits accordés aux couples de même sexe et de la reconnaissance des transgenres fait encore l’objet d’une contestation virulente par certaines mouvances, Glen ou Glenda évoque avec 60 ans d’avance la reconnaissance du bien être de personnes (ici Glen, un travesti hétérosexuel, et Anne, un homme qui a changé de sexe pour devenir femme) présentées avant tout comme des êtres humains au cœur d’une société aux idées sur les genres masculins et féminins encore très ancrées dans les traditions.

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C’est ce traitement humain, bien qu’encore hasardeux dans ses tentatives « d’explications » qui fait de Glen ou Glenda un film dont l’écho se veut particulièrement porteur aujourd’hui. Un film en avance sur son temps, où le psychologue ne définit pas « le » travesti ou « le » transsexuel, mais explique bien que pour chaque cas, il y a des raisons propres à chacun à chercher et comprendre pour expliquer ce sentiment. En ouverture, le film incite d’ailleurs le spectateur de « ne pas juger », voire ne pas « se juger ». Le film évacue aussi d’emblée quelques confusions ou idées reçues qui peuvent parfois être faites : en distinguant le travestissement (le fait de porter les vêtements associés au sexe opposé) de la transsexualité (le changement de sexe) tout d’abord, et aussi en dissociant le fait de se travestir de l’homosexualité, le travestissement de Glen, strictement hétérosexuel, n’étant que l’expression d’une sensibilité.

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Il est aujourd’hui connu que Glen ou Glenda est un film quasiment autobiographique sur Ed Wood, qui a mis beaucoup de son vécu dans cette histoire. En effet, le réalisateur lui même, qui interprète ici le personnage de Glen, avait utilisé ce film pour annoncer à sa compagne (qui joue le rôle de Barbara) son penchant pour les pulls angora et ainsi lui avouer ses fréquents travestissements en femme. A ceci près que l’histoire du couple à la vie ne s’est pas terminée aussi bien qu’à l’écran… De même, l’évocation du cas d’Alan et son parcours à la guerre n’est pas sans rappeler un autre épisode de la vie d’Ed Wood, qui avait déclaré avoir été au combat en portant des dessous féminins sous son uniforme.

En conclusion
Considéré comme l’un des pires films de tous les temps, et culte à plusieurs égards de ce point de vue, Glen ou Glenda mérite le coup d’œil ne serait-ce que pour sa poésie étrange et ses passages délirants, avec un Bela Lugosi en roue libre. Pour autant, Glen ou Glenda révèle aujourd’hui un propos avant gardiste, en avance sur son temps, et encore en avance aujourd’hui, la question de la transidentité étant encore loin d’avoir aboutie. Une modernité qui donne un nouveau souffle à ce film et lui permet de dépasser son statut de série B auquel il a longtemps été cantonné.

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Consequences will never be the same !

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