Blade Runner 2049 : critique et analyse 100% spoiler, 100% bullshit
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Blade Runner 2049 est un film agaçant car il est difficile à juger. D’un côté, il est beaucoup trop long, très académique, parfois surjoué, souvent prétentieux et confus… Il fait passer l’œuvre originelle de Ridley Scott pour un film limpide (!). D’un autre côté, il offre un voyage contemplatif, hypnotique et déroutant dans un futur apocalyptique visuellement époustouflant. Il respecte à la fois son aîné et la philosophie de l’œuvre – au sens large – du trop massacré Philip Dick. C’est sans doute la meilleure adaptation de l’écrivain avec A Scanner Darkly. Même en sortant perplexe de la séance, on reste de longs moments à gamberger sur les questions existentielles posées par le film. Un peu comme après un visionnage de Fight Club, avec lequel il partage plusieurs réflexions sur la place de l’humain lambda dans la société (mais sans le nihilisme). Petite analyse 100% spoiler à chaud (et donc forcément incomplète et personnelle).

On peut tout à fait concevoir que ce film devienne culte, tout comme on peut facilement comprendre qu’il soit détesté et dénigré. Les films à théories ont au moins l’intérêt de permettre à chacun de laisser libre court à sa vision des choses, en attendant que des gens courageux décortiquent le film plan par plan (ce sera long et fastidieux). D’avance, pardon pour ce blabla peut être prétentieux et tiré par les cheveux et merci si vous avez le courage de lire !

Plus sombre et désespéré que Blade Runner

Plus de 30 ans ont passé depuis le premier film et notre perception actuelle plutôt désabusée du futur est visible dans l’évolution de l’univers, qui n’était déjà pas des plus optimistes en 1982. Fini le cyberpunk, ici on entre des deux pieds dans un monde post-apocalyptique glaçant. Le no future laisse place à un no present déprimant. La vie sur terre n’offre plus rien, tout est mort, factice et sans intérêt : la bouffe est synthétique, le travail est absurde (un robot qui tue froidement d’autres robots), un ersatz d’amour s’achète, la vie n’a aucune valeur… Ici, on questionne la réalité de tout ce qu’on voit (est-ce que les abeilles sont réelles ? Est-ce que le chien est « un vrai » ?), de tout ce qu’on ressent, de tous ses souvenirs et ses rêves… Plus « dickien », tu meurs !  Les personnages sont à la recherche d’un petit bout de réalité, de « qualitatif » (« vous avez un minuscule bout de vrai bois ? Vous êtes riche ! Je vous l’échange contre un vrai cheval artificiel ! ») . Dans Blade Runner, les réplicants renégats avaient soif de vie. On leur offrait une vie réduite, ils aspiraient simplement à en profiter plus longtemps, à continuer de la croquer à pleine dent. C’est de là que venait toute la beauté mélancolique du film, qui mettait en scène l’absurdité de l’existence. L’ennemi était la mort, qui faisait tout disparaitre. Ici, c’est l’absence de vie.

Éternelle insatisfaction

Le héros humain froid et taciturne laisse sa place au robot blasé, traversé par une crise existentielle, qui se contente néanmoins d’une meuf virtuelle (« tu me suffis telle que tu es »), tel l’internaute procrastinateur préférant naviguer sur son smartphone de manière nonchalante à la recherche d’un plaisir factice et immédiat plutôt que de faire des choses constructives. Les replicants sont des esclaves, théoriquement privés de libre arbitre. On apprend pourtant qu’ils sont capables de mentir, mais ils ne s’émancipent pas réellement.  Selon moi, ce Blade Runner 2049 ne parle pas tant des robots, du problème éthique lié à l’asservissement de nos créations, ou de leur place dans notre société. On parle ici de leur nature humaine. De l’Homme « moyen » dans un monde « fini », sans perspective, sans capacité à « s’élever » davantage. Tous les personnages aspirent à plus, chacun à son niveau. Joi aspire à devenir tangible. Elle regrette son existence « binaire » et désire apparaitre physiquement (offrant là une scène d’amour absolument fantastique). K aspire à être « spécial », à avoir un rôle unique, un passé, une place importante. Il se berce d’illusion avec une IA qui le conforte dans ses fantasmes (c’est d’ailleurs tout son objet). D’une douceur froide et naïve tout le long du film, sa mégalomanie apparaît dans son regard dément lors d’une crise hystérique, quand il croit découvrir la réalité sur sa nature. C’est pourtant un robot standard comme un autre, ce qui est subtilement révélé assez précocement par l’énigmatique Gaff dans un origami des plus éloquents (un mouton :)). Même le démiurge Neander Wallace veut davantage. Son allure de prophète (un berger ?), sa gestuelle, ses sacrifices froids, et ses mises en scène grandiloquentes (surjouées par la méthode Jared Leto) ne masquent pas son échec à devenir le dieu colonisateur tout puissant qu’il aspire à être. Il n’égale pas J.F. Sebastian de Tyrell corp. et son replicant reproducteur. Seul Deckard n’attend rien. C’est pourtant  le seul à bénéficier d’un happy end à relativiser : il ne peut pleinement savourer ses retrouvailles avec son enfant, séparé par une vitre (un plafond de verre ?). Comment être pleinement satisfait d’un film qui met en scène l’insatisfaction ?

Une critique du sentiment nostalgique

Deckard est sans doute le personnage le plus terre à terre du film. Sa vie se résume à rien et n’a de sens que dans le sacrifice qu’il réalise en vivant reclus pour la survie de son enfant. On lui offre de revivre les grandes heures de son existence avec une nouvelle Rachael, qu’il rejette froidement occasionnant sa mise à mort immédiate. Il refuse le factice. Il n’attend rien à part la mort. Et c’est ce rejet de la nostalgie, la suppression de ses sentiments (évoqué dans une conversation qui laisse encore planer le mystère autour de sa vraie nature), qui lui permettent d’arriver à son objectif.  D’un point de vue meta, c’est assez amusant de se dire que Denis Villeneuve profite d’un projet de suite d’une franchise, à l’origine très contesté, pour faire une critique des remakes et reboots qui n’ont plus la saveur de l’original (« elle n’a pas les yeux verts » dit Deckard perplexe devant Rachael). C’est aussi ironique que cette critique provienne du personnage incarné par Harrisson Ford, acteur qui profite de sa fin de carrière pour replonger dans tous les rôles qui ont fait sa gloire dans le passé. Toujours dans la critique de la nostalgie, c’est au moment où K perd Joi que ses illusions commencent à s’effriter. Il n’y a alors plus personne pour alimenter ses fantasmes. Lorsqu’il apprend sa décevante vraie nature, il parvient à se transcender en libérant Deckard, et en terrassant Luv. Comme si ses aspirations l’empêchaient de se révéler et d’agir.

Impossible d’échapper à son destin ?

Evidemment, on ne peut pas demander à un film de résoudre le sens de la vie. Néanmoins, le message de la fin du film donne des pistes philosophiques discutables. Tout d’abord, mettre en avant la capacité à se reproduire comme objectif absolu me semble gênant. D’ailleurs, c’est finalement assez étrange de voir une opposition Wallace / Replicants alors qu’ils tendent au même but. Ensuite, les replicants émancipés suggèrent à K de mettre sa vie au service de leur cause, en l’envoyant en mission pour tuer Deckard. Le sacrifice semble être présenté comme la seule valeur positive pour donner un sens à son existence. Au final, K choisit de se sacrifier pour Deckard, qui n’est personne pour lui, juste parceque la vie du vieil homme mérite davantage d’être vécue que la sienne. Il meurt sans émotion, sous la neige, avec la musique du légendaire monologue Tears in the rain, mais avec une force symbolique beaucoup plus faible. Il se met finalement au service de l’homme, tel un esclave qui n’aura jamais pu réellement s’émanciper. Ce n’est finalement pas le petit flocon de neige qu’il voulait être. D’ailleurs, la fin reste ouverte et l’ultime action de K, présenter Deckard à sa fille, pourrait mener Wallace à son but (il se faisait tracer sans difficulté par Luv). Le mouton obéit au berger ? C’est d’ailleurs étonnant que Deckard accepte de la voir en connaissance des risques. Au final, quel est donc le message ? Est-on condamné à servir une « cause supérieure » ou à ne servir à rien ? La planète est-elle vouée à la destruction car chacun s’accroche égoïstement à ses petits morceaux de vie ? Difficile à dire !

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It is not enough that I should succeed - others should fail.

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