[Interview] Rodney Ascher, réalisateur de Room 237
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Rodney Ascher, réalisateur de Room 237A l’occasion de l’avant-première de Room 237, le documentaire sur Shining, GentleGeek a pu rencontrer son réalisateur Rodney Ascher et lui poser quelques questions. L’occasion de revenir sur les nombreuses théories et analyses du film culte de Stanley Kubrick

Quelle est l’histoire de la création de Room 237 ?

J’ai toujours été un fan de Kubrick et de Shining. Mon producteur Tim Kirk et moi avons découvert qu’il existe sur le net tellement de gens qui parlent de Shining et qui décryptent toutes les significations symboliques du film. Un jour Tim a trouvé une analyse de Shining complètement hallucinante et tellement profonde qu’il l’a postée sur ma page Facebook. Avant même de terminer de la lire, je savais que ça serait le sujet de mon prochain projet. J’ai toujours aimé Kubrick et Shining et j’étais prêt à croire qu’il y avait de la magie noire et des choses un peu bizarres dans l’ADN du film. Shining est bien plus qu’un simple film.

Oui, c’est un film marquant, surtout quand on le regarde étant enfant…

Oui, l’année précédente, j’avais fait un film sur les gens qui avaient une phobie dans leur enfance. Et les films que l’on regarde étant enfant, ce ne sont pas du simple divertissement, on développe vraiment une relation émotionnelle avec eux. Donc avec Tim, on a commencé à regarder dans cette direction. C’est comme être en haut d’une falaise, regarder en bas, et voir qu’elle n’en finit jamais. Il y a eu tellement d’écrits sur Shining et sa signification… Ca m’a donné le vertige la première fois que je me suis penché sur tout ça.

« Shining est un mystère, une énigme, et j’ai voulu que Room 237 soit tout aussi énigmatique. »

Comment avez-vous trouvé les intervenants de Room 237 ?

J’ai fait la plupart des recherches sur internet. Bill Blakemore et Geoffrey Cocks travaillent dans les médias traditionnels. L’un est historien et l’autre journaliste, ils ont écrit des livres, publié des articles dans des journaux… J’ai trouvé les trois autres intervenants sur le net. Il y a quelque chose dans la culture numérique qui incite à travailler dans ce sens. Il y a les DVD, Youtube, Quicktime, pour visionner des films et on peut aussi contacter d’autres personnes qui ont échafaudé des théories.

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Pourquoi avoir choisi de ne jamais montrer les visages des intervenants ?

C’est une question de style. Pour moi, ce n’est pas très important de montrer les visages des gens. Je préfère faire une montage très visuel. Parfois on montre les gens dans leur bureau ou leur chambre d’hôtel, mais je trouve ça un peu mondain… Ce film, c’est plutôt une histoire d’idées, d’inspiration…

Mais vous ne craignez pas que cela soit plus difficile pour les spectateurs de croire en ce qu’on leur raconte si on ne voit pas les personnes interviewées, comme dans les documentaires traditionnels ?

Comme les gens qu’on montre dans leurs bureaux, avec leur collection de livres et leurs diplômes qui leur donnent une certaine autorité ? Nous en avons parlé avec Tim. Mais j’étais intéressé par l’idée qu’en ne montrant pas les intervenants, on les placerait sur un pied d’égalité, parce que sinon le journaliste d’ABC aurait eu un avantage sur le musicien expérimental. En enlevant ça, je trouve que c’est plus intéressant de laisser juste les idées s’affronter, pas les diplômes ou les qualifications. Quand je les ai interviewés, je leur ai demandé ce qu’ils faisaient dans la vie, mais plus je coupais ce genre d’informations, mieux c’était pour moi. Je préfère que le public essaie d’imaginer qui sont ces gens tout au long du film. Par exemple Goeffrey Cocks parle de ses élèves au bout de 30 minutes de film. Jusqu’alors, ça n’était pas vraiment clair qu’il était prof. Je pense que le public aime avoir à travailler un peu plus dur… Shining est un mystère, une énigme, et j’ai voulu que Room 237 soit tout aussi énigmatique.

J’ai lu sur le net que vous avez enregistré vos conversations sur Skype ?

On a d’abord discuté sur Skype, mais ensuite je leur ai envoyé des enregistreurs numériques que j’avais achetés sur Amazon. Mais c’est vrai que j’ai enregistré une version de secours des conversations via Skype et c’est aussi comme ça que j’ai enregistré mes propres phrases, celles qu’on peut entendre à la fin du film notamment.

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Donc les intervenants ont répondu aux interviews seuls chez eux ?

Les interviews se sont faites à distance, en effet. Et de mon côté, j’avais ouvert le film sur Quicktime en même temps qu’ils me parlaient, comme ça je pouvais passer d’une scène à l’autre au fil des conversations. Et je devais les guider aussi, du genre « allume l’enregistreur, regarde l’écran, appuie sur ce bouton, est-ce que le niveau monde et descend ? appuie encore sur ce bouton »…

Donc c’est pour ça qu’à un moment du film, on entend l’enfant d’un des intervenants… J’ai été assez surprise et je me suis demandé où se passait l’interview…

(Rires) Oui c’est assez surprenant… Mais je suis content que cela rajoute un peu au mystère du film, que le public s’interroge sur le processus de réalisation du film…

Est ce qu’il y a des théories et des personnes que vous n’avez pas pu inclure dans le film ?

Oh il y a des tonnes de théories sur Shining. Les plus significatives sont selon moi celles de Rob Ager, qui a réalisé le site collativelearning.com et publié des vidéos étonnamment profondes et détaillées sur Shining. J’admire vraiment son travail. Et l’autre théorie très intéressante selon moi c’est celle de Mastermind, que nous avons mentionné dans le film mais qui a refusé d’y participer. C’est lui qui a inspiré John Fell Ryan pour le visionnage du film simultanément à l’endroit et à l’envers. Il intervient sous la forme d’un angle différent dans le film, et c’est assez provocant, je trouve.

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Revenons sur les théories explorées dans le film. Croyez-vous à toutes ces thèses ?

Oui, je crois à toutes ces théories. Mais vous savez, la signification du mot « croire » est assez délicate dans ce contexte. Comment vérifier ce que Kubrick a vraiment inclus dans le film ? Même s’il l’avait confirmé dans une interview, on ne pourrait pas en être sûr à 100% car les réalisateurs disent parfois des choses sur leurs films qui ne sont pas totalement vraies. Une fois qu’on a compris ça, au final, on peut voir le film comme on veut. Donc j’ai pu voir le film à travers les yeux de chacun des intervenants. Ils ont tous tellement de choses différentes à dire à propos des films et de la vie de Stanley Kubrick, selon leur propre vie et selon d’où ils viennent. Le dilemme du film, c’est de réconcilier ces différents points de vue. Mais je content d’avoir inclus ce problème dans le film, de faire en sorte que le public puisse résoudre cette question à sa façon et choisir quelles idées sonnent le mieux pour lui.

Il est parfois difficile d’adhérer à certaines théories… Par exemple, quand l’un des intervenants dit voir le visage de Kubrick dans les nuages au début du film, on aurait pu s’attendre à ce que vous l’entouriez en rouge par exemple, pour le mettre en évidence. Personnellement, je ne l’ai pas vu…

« Room 237 est davantage basé sur la quête de significations de Shining, que sur les solutions elles-mêmes. »

Je l’ai moi-même trouvé difficile à voir… Et d’ailleurs, l’intervenant dit lui-même qu’il est difficile à voir. Il réalise lui-même un DVD sur le sujet et il va faire un travail sous Photoshop pour le mettre en évidence. Mais pour le film nous n’avons pas pu l’avoir. Mais, encore une fois, je suis content de laisser le public batailler pour voir ça et décider s’il le voit ou pas… Très peu de gens ont réussi à le voir, en fait… Mais cette séquence me paraît également très intéressante car il y a une critique de ce genre de pensées, car les gens peuvent voir ce qu’ils veulent dans les nuages. C’est comme le test de Rorschach, c’est strictement subjectif.

Mais ce visage, vous l’avez vraiment vu ou pas ?

La réponse risque de vous décevoir. Je pense que je l’ai vu, mais je ne suis pas sûr d’avoir vu la même chose que lui… Mais j’ai aimé le fait de le chercher. Donc je pense que je vais laisser le public chercher aussi…

Donc vous dites que la quête est au final plus intéressante que le résultat ?

Oui, car ce projet est davantage basé sur la quête de significations du film. La quête est aussi importante que les solutions. Au début de ce film, nous voulions résoudre Shining définitivement et clairement décoder le film. Mais j’ai réalisé qu’on avait échoué, car en réalité tout au long du film, plus de questions que de réponses sont apparues…

Room 237, de Rodney Ascher
En 1980, Stanley Kubrick signe Shining, qui deviendra un classique du cinéma d’horreur. A la fois admiré et vilipendé, le film est considéré comme une œuvre marquante du genre par de nombreux experts, tandis que d’autres estiment qu’il est le résultat du travail bâclé d’un cinéaste de légende se fourvoyant totalement. Entre ces deux extrêmes, on trouve cependant les théories du complot de fans acharnés du film, convaincus d’avoir décrypté les messages secrets de Shining. Room 237 mêle les faits et la fiction à travers les interviews des fans et des experts qui adhèrent à ce type de théories, et propose sa relecture du film grâce à un montage très personnel. Room 237 ne parle pas seulement de fans d’un film mythique – il évoque les intentions de départ du réalisateur, l’analyse et la critique du film.

Sortie le 19 juin dans les cinémas français.

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POUET

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  1. Pingback: [Critique] Room 237, de Rodney Ascher | GentleGeek 18 Juin, 2013

    […] Croit-il lui-même aux théories exposées dans son film ? Il assure que oui en interview, mais lors du même entretien, il nous affirme également, à propos de Kubrick, que “les réalisateurs disent parfois des […]

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