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Philip K. Dick

A chaque fois que je sors d’une projection d’un film adapté d’une nouvelle ou d’un roman de Philip K. Dick, je me fais la même réflexion : « Il faut que j’arrête de me faire du mal en allant voir des adaptations de romans et de nouvelles de Philip K. Dick. » Car voyez-vous, Philip K. Dick, c’est un peu mon auteur préféré. Du coup, j’ai longtemps eu bon espoir qu’un jour, un cinéaste parvienne à comprendre son univers, et lui rendre un tant soit peu hommage. Mais là, la seule chose que j’ai envie de dire, c’est « Putain, foutez-lui la paix, à Philip K. Dick ! »

Déjà, Total Recall version Paul Verhoeven dérivait très rapidement de la nouvelle de base, Souvenirs à vendre, écrite par le Maître en 1966. Le début était sensiblement le même et puis, une fois chez Rekal, le film prenait une tourne différente. Dans le remake de Len Wiseman, j’ai eu un petit espoir que l’intrigue colle un peu plus au matériau d’origine, mais en fait non, pas du tout : c’est une grosse merde. Je ne sais pas trop ce que j’attendais d’un film du réalisateur d’Underworld qui ne peut pas s’empêcher de caser sa femme dans la moitié des plans – Kate Beckinsale est-elle autre chose qu’un placement produit pour lui ?

Tout ça pour dire qu’une fois encore, Dick doit faire des triples axels dans sa tombe. Quand on sait que ce type a vécu la majeure partie de son existence à galérer financièrement et a osciller entre drogues et dépression profonde, on est en droit de se dire qu’il mériterait un peu plus de respect aujourd’hui, d’autant que son œuvre est aujourd’hui culte pour des millions de fans de littérature SF. Pas de bol : Trop avant-gardiste de son vivant, Philip K. Dick a laissé derrière lui des dizaines d’histoires que les producteurs d’Hollywood s’arrachent aujourd’hui.

Pourquoi ça colle pas au cinéma ?

Le problème, c’est que si le bonhomme a écrit une quarantaine de romans, il a surtout écrit plus de 120 nouvelles, dont certaines n’excèdent pas la trentaine de pages. Or, sur la douzaine de films (11, précisément) tirés de son œuvre, 3 seulement le sont de romans : Blade Runner, Confessions d’un barjo (qui n’est pas un roman de SF) et A Scanner Darkly. Ce dernier fait d’ailleurs un peu figure d’exception à mon sens, car c’est la seule adaptation fidèle d’un roman de Dick.

Après la sortie en salle de Blade Runner, c’est le film qui sert à mettre le livre en avant…

Minority Report, par exemple : le film dure2h25, la nouvelle fait 60 pages. Total Recall de Verheoven : 1h53, et la version de Len Wiseman : 1h58. La nouvelle fait 32 pages. Je ne vais pas tous les faire, mes bouquins sont dans des cartons, mais vous saisissez l’idée : comment faire 2h de film avec 30 pages de nouvelle ? Réponse : en meublant. Et attention, en meublant d’une façon spécifique.

Car Philip K. Dick était un type horriblement torturé, parano, drogué à tout ce qu’il pouvait sniffer ou s’injecter, en manque d’affection et de reconnaissance… autant de ressentis que l’on trouve dans ses histoires. Souvenirs à vendre n’est, à la base, qu’une réflexion sur le rêve, le fantasme, et la réalité. Minority Report, de son côté, spécule sur la fatalité, sur ce qui est inéluctable et ce qui peut être évité. Dans Blade Runner, Rick Deckard s’interroge sur ce qui sépare l’androïde de l’homme. Dans Substance Mort, Fred, un flic, se retrouve à devoir enquêter sur Bob Arctor, un dealer drogué qui n’est autre que lui-même : je vous laisse imaginer le délire schizophrène. Dans la plupart des cas, les femmes sont des êtres pleins de doutes et de reproches face au personnage masculin : elles le trahissent, le quittent, le séduisent parfois, non sans une certaine méfiance latente.

La vie de Dick n’a pas été rose, et tout ça se ressent dans ses romans. Le problème, c’est que quand le public va voir un film de SF estampillé « action », il n’a pas envie de se retrouver face à un pauvre type déprimé de ne pas pouvoir aller sur Mars, ou qui n’a pas d’autre ambition que de s’acheter un vrai mouton. Il veut de l’action, de la baston, des explosions et plein d’effets spéciaux. C’est comme ça qu’une histoire sombre et torturée de 30 pages se transforme en blockbuster de 2 heures. Merci Hollywood.

Bien adaptée, l’œuvre de K. Dick n’est pas bankable

Sans vouloir avoir l’air d’une puriste élitiste, je lâche mon constat : l’univers de Philip K. Dick n’est tout simplement pas destiné au grand public, d’où la nécessité de l’épurer et de l’ « actionniser ». Une preuve ? Parlons donc de A Scanner Darkly. Adapté en 2006 du roman Substance Mort, le film, mettant en scène Keanu Reeves, Robert Downey Junior, Woody Harrelson et Winona Ryder, est particulièrement fidèle au matériau d’origine.

Le livre et le film racontent la descente aux enfers de Fred, un policier de la brigade des stupéfiants infiltré dans un groupe de toxicomane, qui reçoit l’ordre de ses supérieurs d’espionner un certain Bob Arctor, un drogué à la Substance M. Problème : Bob Arctor est l’identité d’infiltré de Fred, mais ses supérieurs l’ignorent. Il se retrouve contraint de s’épier lui-même, tandis que la drogue détruit petit-à-petit sa perception de la réalité.

Ecrit pendant la période la plus sombre de la vie de Dick, Substance Mort est obscure, glauque et complexe, avec quelques délires de camés qui donnent un côté tristement drôle et cynique à l’ensemble. Il est d’ailleurs dédié à ses amis toxicomanes, morts et vivants. Pour représenter au mieux le délire schizophrène, le film a été tourné avec des acteurs réels, mais adapté ensuite en « dessins » via la rotoscopie. Le film est un véritable ovni tant sur le fond que sur la forme.

Mais voilà, A Scanner Darkly n’est pas rentré dans ses frais si on en croit IMDB : son modeste budget de 8,5 millions de dollars n’a pas été remboursé par ses recettes mondiales, estimées à 7,6 millions. En comparaison, Paycheck (2003) a coûté 60 millions et en a rapporté 96. Minority Report, 102 millions de dollars de budget, 353 de recettes. Deux films très librement adaptés de leurs nouvelles de base. Deux blockbusters d’action.

Et si Hollywood redevenait un peu créatif ?

Le cas Dick (ahah) a beau être particulièrement représentatif, ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres dans la dérive hollywoodienne de ces dernières années : adaptations de bouquins ou de BD torchées, remake de films déjà pas forcément originaux, reboot de franchises à peine terminées… Le nombre de films originaux qui fonctionnent au box office chaque année est presque en-dessous du niveau de la mer.

Je suis cinéphile, j’aime les blockbusters. Mais j’aime aussi lire, des romans, des nouvelles, des comics… j’aime lire, j’aime le cinéma, et tout ça me désole. Le manque d’originalité des productions me désole. L’irrespect des œuvres originales me désole. Le fait qu’on pousse le public vers des adaptations à chier plutôt que vers des ouvrages souvent bons me désole.

Et à ceux qui diront en se croyant malin « mais ça n’a aucun intérêt d’adapter fidèlement une histoire qu’on connait déjà à l’écrit », je répondrai, comme toujours, que je ne vois pas l’intérêt d’écrire le nom d’un romancier sur une affiche de film si c’est pour qu’un scénariste à la Damon Lindelof réécrive à sa sauce la moitié de l’intrigue. C’est juste se noyer dans le cercle vicieux du lucratif et de la facilité, en se basant sur un nom plutôt que sur une véritable idée.

Incompris hier… incompris aujourd’hui ?

De son vivant, Philip K. Dick n’a jamais vraiment vécu correctement de ses écrits. Il a également été particulièrement incompris. Il n’a jamais voulu lâcher son genre de prédilection, la science-fiction, alors même qu’elle ne lui rapportait rien. Trop en avance sur son temps, cet auteur a pourtant écrit des histoires qui pourraient faire office de prédictions aujourd’hui : les logiciels à la précrime sont aujourd’hui une réalité, les robots s’humanisent de plus en plus, la NASA envoie des robots sur Mars…

Mais plutôt que de voir dans les « visions » de Dick des leçons qui rejoignent des problématiques actuelles, les cinéastes d’aujourd’hui préfèrent annihiler toute substance psychologique ou métaphysique de ses écrits pour n’en garder que le moins intéressant, à savoir une action pure et dure qui n’est que très rarement décrite chez l’auteur. Incompris de son vivant, Philip K. Dick l’est, encore aujourd’hui, par un grand pan de l’industrie du divertissement qui se sert de son oeuvre comme d’un stock de synopsis, et de son nom comme une marque sur une affiche.

Prochaine adaptation prévue : celle d’Ubik, l’un des chef-d’oeuvre du maître. Le Français Michel Gondry (La Science des Rêves) aura-t-il la latitude nécessaire pour rendre hommage à l’un des meilleurs ouvrages de l’auteur ? On peut rêver…

Bibliographie sélective

Envie de découvrir VRAIMENT Philip K. Dick ? C’est possible en quelques ouvrages. La totalité de ses écrits sont disponibles en livres de poches, et les compilations de nouvelles permettent de lire de nombreuses histoires connues (et adaptées…) pour quelques euros.

  • Substance Mort : l’un de ses romans les plus aboutis, mais tout de même difficile à lire. A ne pas prendre en premier…
  • Ubik : pour beaucoup de fans de l’auteur, il s’agit de son roman le plus abouti. Moins que Substance Mort à mes yeux, mais peut-être plus lisible.
  • Blade Runner : à la base nommé Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? le roman a été rebaptisé par rapport au film. En réalité, l’histoire est très différente.
  • Total Recall et autres récits : recueil de nouvelles. Comme son nom l’indique, on y trouve Souvenirs à vendre, mais également Rapport Minoritaire.
  • Paycheck et autres récits : autre recueil de nouvelles. On y trouve donc La clause de salaire, mais également des nouvelles moins connues comme Le père truqué ou l’excellente Là où il y a de l’hygiène
  • Le Maître du Haut Château : publié en 1962, il s’agit du premier roman de l’auteur à avoir rencontré du succès. Il a reçu le prix Hugo en 63. Le roman raconte une réalité parallèle dans laquelle la seconde guerre mondiale aurait été gagnée par l’Axe, et non par les Alliés.
  • Souvenir : autre recueil de nouvelles. On y trouve Rajustement, qui est la base du film L’Agence. Interférence est également à ne pas rater, tandis que Le nazisme et le haut château est une réflexion de Dick liée à son ouvrage Le Maître du Haut Château qu’il vaut mieux avoir lu avant pour bien comprendre où l’auteur veut en venir.

 

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