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Avec In Memoriam, Eric Viennot et Lexis NumĂ©rique posaient dĂ©jĂ  des bases d’une expĂ©rience transmĂ©dia, et ouvraient ainsi la voie pour Alt-Minds. Ni complĂštement un jeu vidĂ©o, ni tout Ă  fait une sĂ©rie tĂ©lĂ©, Alt-Minds se voulait une expĂ©rience diffĂ©rente, interactive, communautaire.
Les premiĂšres semaines Ă©taient prometteuses. L’enquĂȘte maintenant rĂ©solue, aprĂšs moult pĂ©rĂ©grinations, quel bilan tirer de cette fiction totale  ?

Chloé
Chloé

DĂšs le dĂ©part, les choses sont claires : on nous parle de « fiction totale » et « d’aventure transmĂ©dia ». Une aventure qui s’inscrirait dans une autre rĂ©alitĂ© (c’est le principe de l’ARG, me direz-vous), et qui se raconterait en profitant de tous les outils Ă  sa disposition : vidĂ©os, Internet, rĂ©seaux sociaux, tĂ©lĂ©phone, en tentant, autant que faire se peut, d’inclure le joueur-spectateur, dans une dĂ©marche immersive et participative.

Alt-Minds, c’est donc  un concept novateur, terriblement attirant, et il faut le dire, plutĂŽt ambitieux, dont on voit l’histoire s’Ă©crire en temps rĂ©el, avec notre participation.

Mais il y a parfois loin de la coupe aux lĂšvres.

Bref rappel du décor :

La Fondation Alvinson finance de nombreux projets de recherches, notamment celui d’une Ă©quipe de cinq Ă©tudiants basĂ©s Ă  Belgrade, le MHD6. Le 20 juin 2012, ils disparaissent, sans que personne ne s’inquiĂšte outre mesure : ils ont peut-ĂȘtre pris des vacances sans rien dire.

Mais fin juillet, à Donetsk (en Ukraine), un blogueur filme par hasard ce qui semble ĂȘtre l’enlĂšvement d’Hisham, l’un des membres du MHD6. L’équipe est donc officiellement portĂ©e disparue.

Malheureusement, l’enquĂȘte de la police locale piĂ©tine, et plus de deux mois aprĂšs, on n’est pas plus avancĂ©. La Fondation dĂ©cide alors d’organiser elle-mĂȘme les recherches. Pour ce faire, elle rassemble les documents relatifs au MHD6 qu’elle a en sa possession, les met Ă  la disposition d’internautes volontaires pour aider l’enquĂȘte et envoie parallĂšlement une enquĂȘtrice et un cameraman (Audrey et GaĂ«l) Ă  Belgrade, et deux enquĂȘteurs (Peter et Fabio) Ă  Donetsk. Ils deviennent, en quelque sorte, les yeux et les oreilles des internautes.

Pour relever un peu la sauce, un mystĂ©rieux corbeau, The_Donetsk_Voice, envoie Ă  la Fondation des vidĂ©os mettant en scĂšne le MHD6 dans leur labo de l’universitĂ©, avant leur disparition, non sans y avoir au prĂ©alable cachĂ© des messages fort louches.

Une fois intronisĂ© alt-minder par ChloĂ©, votre charmant contact Ă  la Fondation, Ă  vous d’aider Ă  dĂ©mĂȘler cet imbroglio mystĂ©rieux, avec pour seuls outils votre cerveau et le dashboard. Le dashboard, c’est l’interface de l’enquĂȘte, qui rĂ©unit les documents Ă  votre disposition, une timeline, une messagerie privĂ©e (pour envoyer des messages soit aux enquĂȘteurs de la Fondation, soit aux autres alt-minders), et quelques outils d’analyse d’image.

Si dans les premiers temps, la partie « gameplay » de l’enquĂȘte consiste uniquement Ă  rĂ©soudre la mission quotidienne, elle s’enrichit au fur et Ă  mesure de la progression de l’histoire.

alt minds dashboard
Mesdames, Messieurs, le dashboard

 

Tout alt-minder qui se respecte trouvera donc sur sa route les fameuses missions : quasi-quotidiennes, elles sont donnĂ©es le plus souvent en fin de journĂ©e, et demandent de rĂ©vĂ©ler un message cachĂ© dans une vidĂ©o, d’identifier une personne, de trouver un lieu, de dĂ©chiffrer un message, etc. Le tout en utilisant, en plus des outils de votre dashboard, les ressources du net : du moteur de recherche Ă  l’article WikipĂ©dia, en passant par Google Earth et ses fonctionnalitĂ©s, sans oublier Facebook et les sites créés pour l’occasion.

Alors, si on en juge d’aprĂšs le forum et la page Facebook que certains membres de la communautĂ© ont créés pour l’occasion, ces missions sont loin de faire l’unanimitĂ© : trop simples pour certains, parfois trop difficiles pour d’autres, pas assez variĂ©es (il est vrai qu’il y a eu plĂ©thore de points Ă  marquer sur des cartes), il y a toujours quelque chose Ă  redire. De plus, le systĂšme de scoring (qui a gĂątĂ© pas mal de choses) rĂ©compense les premiers Ă  rĂ©soudre une mission. Des plaintes se sont donc  élevĂ©es aussi concernant les horaires : entre 18h et 19h30, les gens rentrent du boulot, de cours, s’occupent de leurs enfants, et ne sont pas forcĂ©ment disponibles. En mĂȘme temps, lorsqu’une mission a Ă©tĂ© proposĂ©e Ă  11h du matin, d’autres ont arguĂ© qu’Ă  cette heure-ci, seuls des no-life ou des Ă©tudiants sont devant leurs PC ou tablettes… Vous avez dit « jamais contents » ?

Certes, une mission tous les jours Ă  la mĂȘme heure, ça casse l’ambiance immersive. Mais il faut bien tenter de marier la rĂ©alitĂ© avec la rĂ©alitĂ© alternĂ©e, et le dĂ©but de soirĂ©e paraĂźt un compromis acceptable.
Le contenu des missions, quant à lui, ne manquera pas non plus de diviser : si vous vous attendez à des énigmes capillotractées, vous serez déçus, les missions étant bien plus terre à terre, à quelques exceptions prÚs. Un peu plus de folie et de difficulté auraient été les bienvenues.

Vite, tripotons les contrastes !
Vite, tripotons les contrastes !

 

Une fois le principe des missions acquis, viendra s’ajouter au cours de l’histoire une sorte d’interface intelligente, que nous nommerons, pour Ă©viter de spoiler, PhilĂ©mon (parce que c’est un joli prĂ©nom, et parce que ça rime avec papillon). PhilĂ©mon sera source d’informations pour les joueurs, qui pourront lui soumettre des noms, des mots, des documents : les rĂ©ponses, sibyllines, parfois poĂ©tiques, outre leur caractĂšre purement informatif, entretiennent clairement l’ambiance du jeu, et en ça, PhilĂ©mon est une rĂ©ussite.

En revanche, le systĂšme de score laisse Ă  dĂ©sirer  : vous marquez des points lorsque vous soumettez des mots Ă  PhilĂ©mon et qu’il vous rĂ©pond. Mais si vous lui soumettez une personne, ça devient un peu n’importe quoi. Par exemple, vous voulez savoir ce que sait PhilĂ©mon de ChloĂ© Bernier : tapez ChloĂ©, marquez 100 points, tapez Bernier, marquez 100 points de plus, tapez ChloĂ© Bernier, et bim, encore 100  points. Pour la mĂȘme information dĂ©livrĂ©e. On atteint des sommets si la personne a un titre : le professeur Charles Xavier, par exemple, pourra vous rapporter jusqu’Ă  600 points selon les combinaisons entrĂ©es. Notre petit PhilĂ©mon est donc une machine Ă  farmer, bien malgrĂ© lui, ce qui n’a pas manquĂ© de frustrer ceux qui s’attachent au score. Et en mĂȘme temps, s’il y a un score, s’y attacher ne parait pas complĂštement absurde.

Et puisqu’on en est Ă  parler de score et de farming intensif, parlons donc du site mobile et PC basĂ© sur la gĂ©olocalisation qui est rĂ©vĂ©lĂ© aux joueurs en cours de route. Le principe en est simple : il faut trouver certains Ă©lĂ©ments, disons des papillons, pour rimer avec PhilĂ©mon, dissĂ©minĂ©s un peu partout dans le monde, en battant la campagne (ou la ville) armĂ© de son smartphone. Le site vous localise, vous localisez vos proies, et bim ! Vous lancez votre filet. Chaque lancer consomme plus ou moins d’Ă©nergie, et quand la jauge est vide, il faut attendre. Ou payer pour qu’elle remonte.
Dans le principe, c’est plutĂŽt sympa. Dans les faits, Ă  moi la peur !

L'interface est la mĂȘme sur PC. Juste, l'Ă©cran est plus grand x)
L’interface est la mĂȘme sur PC. Juste, l’Ă©cran est plus grand x)

 

A moi la peur parce que le site mobile, malgrĂ© tous mes efforts, n’a jamais rĂ©ussi Ă  utiliser le GPS de mon smartphone pour me localiser. La localisation via la 3G Ă©tant aussi prĂ©cise qu’une taupe qui joue aux flĂ©chettes, et le WiFi plutĂŽt rare au milieu des vignes, autant dire que j’Ă©tais super bien localisĂ©e. Et quand vous vous rapprochez d’un papillon mais que votre tĂ©lĂ©phone vous indique toujours Ă  trois bornes, c’t’un brin agaçant.
A moi la peur, du coup, pour le principe de payer pour augmenter sa capacitĂ© de chasse ou pour recharger sa barre d’Ă©nergie. Certes, Alt-Minds coĂ»tait 15 €, pour huit semaines d’aventure, on peut se fendre d’une poignĂ©e d’euros supplĂ©mentaires pour l’application. Mais Ă©tant donnĂ© le montant d’Ă©nergie nĂ©cessaire Ă  une chasse correcte, surtout avec la localisation hasardeuse, il faut avoir du temps ou beaucoup d’argent pour parvenir Ă  capturer tous les papillons. Ou tricher en faisant mentir la gĂ©olocalisation sur PC, mais c’est un autre dĂ©bat.

A moi la peur, encore, pour les chasses collectives : certains papillons, plus coriaces, nĂ©cessiteront d’ĂȘtre capturĂ©s Ă  plusieurs. En habitant dans une grande ville, on trouve sans problĂšme des compagnons de chasse. En plein milieu de nulle part, c’est moins sĂ»r. Du coup, soit vous abandonnez les recherches, soit vous payez pour augmenter votre rayon d’action de plusieurs centaines de kilomĂštres, soit d’autres payent pour venir chasser avec vous… Dans tous les cas, l’Ă©quilibre entre les joueurs est rompu, mĂȘme si le principe de la chasse Ă  plusieurs Ă©tait un plus indĂ©niable pour l’aspect communautaire.

A moi la peur, toujours, devant l’inventaire rĂ©barbatif au possible et le systĂšme d’Ă©change laborieux en diable : il y a plusieurs centaines d’items, organisĂ©s sur une page qui n’en affiche que dix-huit. Si le principe qui permet de faire dĂ©filer les Ă©lĂ©ments est assez simple, leur nombre rend la chose ardue, on s’y perd assez vite.
A moi la peur, enfin, devant le score de certains : de quoi ĂȘtre complĂštement dĂ©moralisĂ© et suspicieux devant un tel farming.

Vazy maintenant, fais coulisser les branches pour voir TOUT ton inventaire...
Vazy maintenant, fais coulisser les branches pour voir TOUT ton inventaire…

 

Enfin, pour glaner quelques points, ou partager ses recherches et opinions, ou juste Ă©crire, des « points enquĂȘte » pouvaient ĂȘtre envoyĂ©s Ă  la Fondation, et soumis au vote de la communautĂ© : les points les plus populaires ont vu leurs auteurs rĂ©compensĂ©s. Ces points enquĂȘte, qu’on y participe activement ou pas, Ă©taient un moyen plutĂŽt efficace de partager les informations au sein de la communautĂ©, les dĂ©couvertes, les thĂ©ories. Ou de faire rire, certains rĂ©dacteurs Ă©tant un peu facĂ©tieux.

Cette partie d’Alt-Minds, celle qui permet de gagner des points, n’est donc pas parfaite, pour plusieurs raisons :

– DĂ©jĂ , car la cible du jeu n’est pas trĂšs claire. Partant, il est facile de ne pas y trouver son compte, comme le montrent les critiques sur la difficultĂ© ou le caractĂšre rĂ©pĂ©titif des missions.
Ensuite parce que rĂ©ussir Ă  marier le temps rĂ©el et le temps de la fiction est complexe : soit on joue le jeu d’un vrai temps rĂ©el, mais on s’expose Ă  une vague de critiques de la part des joueurs manquant des missions, des informations et des Ă©vĂšnements en temps rĂ©el, soit on adapte la narration Ă  la vie rĂ©elle des participants, et on s’expose du coup au bois vert de ceux qui trouvent que ça nuit Ă  l’immersion.
– Au sujet de l’immersion d’ailleurs, le scoring n’est pas en reste : quel est l’intĂ©rĂȘt d’un score quand il s’agit de trouver des disparus ? Celui qui farme les papillons et passe des nuits Ă  entrer des combinaisons de mots chez PhilĂ©mon les retrouve-t-il plus vite ? Et bien non.
– Toujours concernant l’immersion, la façon dont sont gĂ©rĂ©es les rĂ©ponses aux missions a de quoi laisser perplexe : ChloĂ© sait en effet dans la SECONDE si vous avez raison ou pas, et vous envoie un petit message pour vous fĂ©liciter ou vous tancer… Ce n’est pas franchement rĂ©aliste. De plus, certaines rĂ©ponses, pourtant justes, semblent avoir Ă©tĂ© considĂ©rĂ©es comme incomplĂštes, alors que l’Ă©lĂ©ment manquant ne gĂȘnait en rien : cela fait un peu passer la Fondation pour un repĂšre d’imbĂ©ciles. Impression qui a pu ĂȘtre renforcĂ©e, en plus de saborder l’interactivitĂ©, quand  certains joueurs ont envoyĂ© par message privĂ© une information Ă  ChloĂ©… Pour la voir ĂȘtre l’objet d’une mission quelques heures plus tard ! Sans mĂȘme parler de la frustration engendrĂ©e, cela rĂ©vĂšle une des limites d’Alt-Minds : tout est balisĂ© d’avance, et les heures de recherches que n’ont pas manquĂ© de faire des enquĂȘteurs les plus assidus n’ont eu aucun impact sur l’avancĂ©e de l’enquĂȘte.
– N’oublions pas les bugs de l’interface enfin : entre les vidĂ©os qui ramouillent, l’interface de rĂ©ponse qui parfois n’affiche pas les cartes en entier (c’pratique pour cliquer), les outils d’analyse d’image qui se font la malle, les messages privĂ©s hasardeux (je n’ai jamais rĂ©ussi Ă  en faire partir un du PC, uniquement du smartphone), et les spoilers dans les tags des vidĂ©os sur tablettes…

En revanche, les sites, les pages personnelles de rĂ©seaux sociaux, les forums créés pour l’occasion, outre leur fonction d’apporter les rĂ©ponses aux missions, apportent indĂ©niablement Ă  l’immersion en floutant les frontiĂšres entre la rĂ©alitĂ© et celle de l’histoire.

Mesdames, Messieurs, les indices de Chloé \o/
Mesdames, Messieurs, les indices de Chloé \o/

 

Au niveau du gameplay donc, si on peut parler de gameplay ici, il y a quand mĂȘme des choses Ă  revoir, dans le cadre d’une hypothĂ©tique saison 2.

L’histoire, de son cĂŽtĂ©, sans ĂȘtre d’une originalitĂ© folle, se laisse suivre dans les grandes lignes : de jeunes scientifiques disparaissent, sur fond d’expĂ©riences secrĂštes et d’Ă©sotĂ©risme. Les retrouver va mener les enquĂȘteurs de terrain un peu partout en Europe, chaque piste dĂ©couverte ajoutant une couche Ă  l’histoire, en plus de nous rapprocher des disparus.

La narration se base sur deux outils : des vidĂ©os et les informations du dashboard, relayĂ©es par notre Club des Cinq de choc (je n’ai pas encore dĂ©cidĂ© qui jouait le rĂŽle de Dagobert).

Le format des vidĂ©os, court, façon reportage camĂ©ra au poing, ajoute Ă  l’immersion : on n’a jamais l’impression de regarder un film (si l’on excepte la musique rajoutĂ©e au montage…), et les acteurs trouvent Ă  mon sens le juste milieu entre le naturel, et le forcĂ© qu’on peut avoir lorsqu’on est un simple enquĂȘteur et que l’on fait un compte rendu devant une camĂ©ra.

Le temps rĂ©el quant Ă  lui produit un effet d’attente plutĂŽt apprĂ©ciable, et brouille les frontiĂšres entre la rĂ©alitĂ© et celle du jeu : on s’y prend justement, au jeu, en guettant le dashboard. Audrey et Peter ont rendez-vous Ă  11h ? A 12h, vous rafraĂźchissez votre page en pestant : « mais bougez-vous ! Qu’est-ce qu’ils font ? KESKILFON ? »
Les personnages ne sont pas en reste, et, mĂȘme s’ils sont moins fouillĂ©s et approfondis que peuvent l’ĂȘtre ceux d’une sĂ©rie tĂ©lĂ© par exemple (quoique… Ça dĂ©pend des sĂ©ries), les diffĂ©rentes vidĂ©os, et les Ă©changes sur le dashboard les rendent attachants. Ou lourds. Mais dans tous les cas, ils donnent, pour la plupart, l’impression d’exister, mĂȘme si on n’Ă©vite pas certains clichĂ©s.

Peter et Fabio
Peter et Fabio

 

Enfin, renforçant le contexte et l’ambiance, plus que le scĂ©nario, il y a les petits plus d’un ARG : des appels tĂ©lĂ©phoniques louches (voire, flippants XD), un personnage haut en couleurs Ă  appeler au tĂ©lĂ©phone (Micheline, on t’aime), des SMS pour vous prĂ©venir des avancĂ©es importantes, rejoindre d’autres membres de la communautĂ© pour terrasser pour la premiĂšre fois un papillon de niveau 3…

Il y a donc de l’idĂ©e et des efforts pour crĂ©er une rĂ©alitĂ© parallĂšle Ă  laquelle on a envie de croire, dans laquelle on a envie de rester, mĂȘme si ce n’est pas parfait.

Et ce n’est pas parfait car on a souvent le rĂ©sultat des investigations du jour par message succinct sur le dashboard, avant d’avoir la vidĂ©o associĂ©e. Dans la majoritĂ© des cas, ce n’est pas trop un problĂšme, mais plus on se rapproche de la fin de l’enquĂȘte, plus ce petit message avant coureur sape les effets de surprise ou l’intĂ©rĂȘt que l’on peut porter Ă  la vidĂ©o. C’est le mĂȘme problĂšme quand un message nous indique que « Oups, Audrey a rencontrĂ© un problĂšme ». Sauf qu’Audrey, entre temps, on sait qu’elle est rentrĂ©e Ă  l’hĂŽtel, qu’elle a envoyĂ© sa vidĂ©o Ă  la Fondation, et on se doute donc qu’il n’y a rien eu de gravissime, ou du moins, qu’elle n’est pas morte devant la camĂ©ra.

L’effet d’immersion tombe un peu Ă  plat Ă©galement lors de certains Ă©vĂšnements, prĂ©sentĂ©s comme inquiĂ©tants, et qui provoquent quasi-invariablement chez ChloĂ© la rĂ©action suivante : « attendons demain matin ». Keuwa ?! Mais pourquoi attendre alors qu’on est si prĂšs de coincer Bidule ou d’interroger Chouette ? Ou que Machin semble en mauvaise posture ? Certainement pour tenter de trouver un juste milieu, Ă  nouveau, entre le temps rĂ©el et le temps de la fiction, mais ce juste milieu n’est pas toujours « juste ». Ou alors, c’est pour tenir huit semaines. Ou peut-ĂȘtre un peu des deux.

Et puis huit semaines, c’est long. MĂȘme si l’enquĂȘte passe par plusieurs pistes avant de se resserrer, on Ă©chappe pas Ă  certains rebondissements tĂ©lĂ©phonĂ©s (ha, le dĂ©but de la semaine 8… x), vaguement ridicules (« mon dieu, X s’enfuit en scooter, qu’est-ce qu’on fait ? KESKONFAY ? A ben trop tard »), ou encore Ă  des dei ex machina qui font un peu comique de rĂ©pĂ©tition (oui, Mlle J. et vos notes qui tombent plus Ă  pic que l’homme du mĂȘme nom, c’est Ă  vous que je parle). Alors quand vous attendez avidement devant le dashboard toute la journĂ©e, et que vous avez le combo retournement risible + mission identique Ă  celle de la veille, c’est-Ă -dire, un peu du rien, c’est trĂšs frustrant.
Et comme l’histoire est aussi balisĂ©e que l’avancĂ©e de l’enquĂȘte, on assiste, impuissants, Ă  une histoire qui s’Ă©crirait de toute façon aussi bien sans nous : deux semaines de moins, mais plus d’interactivitĂ©, c’eĂ»t Ă©tĂ© top.

Et puis cette fin abrupte, qui laisse des Ă©lĂ©ments en suspens…

 

Audrey et Gaël
Audrey et Gaël

 

L’expĂ©rience n’est donc pas parfaite, et certains ajouteraient : loin s’en faut. Certainement pas par manque d’idĂ©es, peut-ĂȘtre par manque de moyens, mais le rĂ©sultat n’est pas Ă  la hauteur de ce qu’on pouvait attendre.

En mĂȘme temps, savait-on vraiment ce qu’il fallait attendre d’Alt-Minds ? Il n’y pas de points de comparaison : le transmĂ©dia Ă  cette Ă©chelle, c’est plutĂŽt inĂ©dit. Habituellement, la crĂ©ation « transmĂ©dia » sert plutĂŽt un mĂ©dia central comme un jeu vidĂ©o classique, ou une sĂ©rie, mais ne devient pas elle-mĂȘme support pour une fiction complĂšte.

On n’en connait donc ni le public de prĂ©dilection, ni les limites : Alt-Minds peut amĂ©liorer des choses, certes, mais jusqu’oĂč peut aller une fiction transmĂ©dia dans l’interactivitĂ© et l’immersion ?  C’est dĂ©jĂ  compliquĂ© de donner Ă  UN joueur dans un jeu classique l’impression qu’il agit sur le monde dans lequel il Ă©volue, car le scĂ©nario doit avoir prĂ©vu ses mouvements, ses dĂ©couvertes et ses choix, comment donner l’impression Ă  plusieurs centaines de personnes que leurs actions ont un impact ? Comment rendre homogĂšne la progression dans une telle aventure, d’un groupe qui ne l’est pas, alors que la marche se fait en temps rĂ©el ? Jusqu’oĂč peut-on intriquer les lignes temporelles sans rebuter les participants qui prennent l’histoire en dilettante, une petite heure par jour en rentrant du travail, ni frustrer ceux qui se jettent corps et Ăąme dans l’affaire ?
Le problĂšme est le mĂȘme avec les missions et les Ă©nigmes quotidiennes : si on reste sur un public « large », alors, forcĂ©ment, il y aura toujours des mĂ©contents. MĂȘme si, pour le coup, l’aspect communautaire, qui permet l’entraide, autoriserait un peu plus de difficultĂ©.

 

le MHD6
le MHD6

 

Personnellement, je suis peut-ĂȘtre bon public mais je me suis prise au jeu sans aucun problĂšme. En mĂȘme temps, si on me donne une accrĂ©ditation presse pour une convention, j’ai l’impression d’ĂȘtre accrĂ©ditĂ©e Top Secret DĂ©fense et de visiter le Pentagone, alors, si on me donne une histoire, des outils et une enquĂȘte, on me perd, c’est une Ă©vidence (Ă  ceux que je vois rire au fond : vous ne savez pas Ă  cĂŽtĂ© de quoi vous passez). Une fois dans le rĂŽle, les missions ne m’ont pas paru si rĂ©pĂ©titives, car aprĂšs tout, on mĂšne une enquĂȘte, c’est forcĂ©ment un peu rasoir parfois, avec les mĂȘmes mĂ©caniques qui reviennent. Je n’ai jamais passĂ© des heures non plus sur une mission, mais ce n’est pas ce que j’attendais.
Je me suis rĂ©galĂ©e Ă  Ă©plucher la Toile et les rĂ©seaux sociaux pour dĂ©couvrir un peu les personnages, ce sur quoi ils semblaient travailler, j’ai survolĂ© l’Europe via Google Earth sur les traces des enquĂȘteurs, j’ai tentĂ©, en vain, de comprendre comment les papillons Ă©taient liĂ©s entre eux, comment les combiner, et je suis tombĂ©e sous le charme de PhilĂ©mon, qui m’a tirĂ© la larme plus d’une fois. Je me suis attachĂ©e aux personnages, ou je les ai maudits, parfois mĂȘme je les ai conspuĂ©s EUX de leur inefficacitĂ©, alors que j’aurais du conspuer le scĂ©nariste et son rebondissement qu’on voyait venir gros comme une maison.

Je ne regrette en rien ces huit semaines, mĂȘme si le genre « fiction totale transmĂ©dia » a des points Ă  amĂ©liorer, car outre le plaisir que j’ai pris dans l’aventure, elle promet de nouvelles formes, de nouvelles façons de raconter des histoires. Et rien que pour ça, je salue Alt-Minds. Et la CommunautĂ© des Alt-Minders au passage.

Alt-Minds Ă©tait donc un projet ambitieux sur le papier, sans doute une sorte de test Ă  grande Ă©chelle pour une nouvelle forme de fiction, un nouveau genre. ForcĂ©ment, quand on essuie les plĂątres, il y a des embĂ»ches et des dĂ©fauts. Certains auraient pu ĂȘtre Ă©vitĂ©s d’emblĂ©e, comme le systĂšme de scoring, les bugs du dashboard, l’application de gĂ©olocalisation qui ne gĂ©olocalise pas trĂšs bien…
D’autres en revanche, sont des points plus dĂ©licats Ă  juger : on peut encore amĂ©liorer l’immersion et l’interactivitĂ© sans doute, mais encore faudrait-il savoir Ă  quel public on s’adresse. Certains sont peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  trĂšs satisfaits.
Quoi qu’il en soit, cette « premiĂšre fiction totale » est loin d’ĂȘtre un dĂ©sastre, du moins, pour les participants : si certains ont continuĂ© jusqu’au bout de l’aventure, c’est bien que quelque chose les retenait. Si d’autres errent encore sur le dashboard, ou sur le forum, une semaine aprĂšs la fin, c’est bien qu’ils avaient Ă©tĂ© accrochĂ©s pendant l’histoire.
Alors en attendant de voir ce que tout ça va donner, si vous avez la possibilitĂ© de le faire en diffĂ©rĂ©, ça se tente. Il semblerait en effet qu’il n’y ait pas de nouveau run prĂ©vu en direct, mais un diffĂ©rĂ© est envisagĂ©. Ce ne sont pas tout Ă  fait les mĂȘmes sensations, mais ça vaut le coup (et le coĂ»t) quand mĂȘme. Pour se faire une idĂ©e de ce que peut donner « une fiction totale transmĂ©dia ».

 

le Mouflon vous salue \o/
le Mouflon vous salue \o/
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Aurigabi

Gentle Geek Aurigabi

Fille de Mary Poppins et Xena la GuerriĂšre, aime se promener dans les bois pluvieux. Avec une console. Ou un comics. Avant que les cylons n’arrivent…

3 commentaires

  1. Bonne critique malgré mon a priori sur
 euh non, trÚs bonne critique. :)

    J’Ă©tais un peu déçu de ne pas avoir le temps de participer mais je pense que certains points m’auraient pas mal frustrĂ© (je n’ai pas de smartphone par exemple, donc adieu la chasse aux papillons).

    En tout cas, on se rend bien compte de la difficulté de proposer un « jeu » multijoueur et basé sur le temps réel : quels que soient les choix du scénariste, beaucoup seront frustrés (bienvenue dans le monde réel, les gens).

    Enfin, cette critique m’a refait pensĂ© Ă  l’aventure d’Evan Rattlif, un rĂ©dacteur de Wired qui avait dĂ©cidĂ© de disparaĂźtre en mettant ses lecteurs au dĂ©fi de le retrouver (Wired proposait une prime de 5000$, forcĂ©ment ça motive). Si vous n’avez pas encore lu son histoire, je vous la recommande vraiment.
    Pour le coup, c’Ă©tait du vrai temps rĂ©el, avec une vraie personne Ă  retrouver (physiquement) et l’immersion Ă©tait, on s’en doute, totale.
    Peut-ĂȘtre faudrait-il s’en inspirer un peu plus, ou pas. :)

  2. On pouvait chasser les papillons via PC aussi, mĂȘme si c’est moins pratique que sur smartphone.
    Ça ne reprĂ©sente qu’une partie de l’aventure, fort heureusement.

    Je viens de lire le lien sur Evan Ratliff : l’immersion est forcĂ©ment totale pour le coup XD, puisqu’on a une vraie personne qui a vraiment disparu. On a d’ailleurs plus une chasse au trĂ©sor qu’une fiction, puisqu’il n’y pas de scĂ©nario dans son cas. C’est bien le problĂšme quand je demande jusqu’oĂč on peut intriquer les lignes temporelles entre rĂ©alitĂ© et fiction : est-ce qu’on enferme les joueurs sur une Ăźle pendant 1 mois XD, pour leur faire « vivre » l’aventure en temps rĂ©el, ou est-ce que chacun joue son rĂŽle, y compris les participants en faisant un effort ?

  3. J’avais jamais lu l’histoire de Evan Ratliff : c’est un truc de dingue cette affaire xD
    Sinon, pour Alt-Minds, je tenterai peut-ĂȘtre le coup en diffĂ©rĂ© mais mĂȘme comme ça je sais pas si j’arriverai Ă  tenir le cap sur la durĂ©e, et je sens que ça va me frustrer… en tout cas, merci pour cette review qui pose beaucoup d’intĂ©ressantes questions.

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