[Interview] Lloyd Kaufman, créateur de Troma
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Rencontrer l’un des piliers du cinéma indépendant américain, c’est déjà un privilège. Mais passer une heure avec lui dans le cadre d’une interview, c’est un luxe… et nous y avons eu droit à l’occasion de la venue de Lloyd Kaufman, le fondateur de Troma Entertainment, à Paris en juin dernier. Présent à la Tromadance orchestrée par Panic! Cinema, le créateur de Toxic Avenger et de Tromaville a évoqué avec nous une myriade de sujets. Entre sujets sérieux et gros délires, retour sur une interview garantie sans langue de bois !

Bonjour Lloyd ! Pourquoi avez-vous créé Troma il y a 40 ans, et comment avez-vous réussi à conserver cette indépendance pendant toutes ces années ?

Il y a 40 ans, nous avons entendu parler de GentleGeek, nous voulions imiter GentleGeek et maintenant, Troma a 40 ans, 40 ans de films qui n’ont pas réussi… Nous sommes les champions des films oubliables, des films tout à fait souterrains… Un échec. La clé pour rester indépendant, c’est d’être stupide, retardé. Sinon il faut être Steven Spielberg, Justin Bieber ou Justin Timberlake. Ils sont mainstream, eux…

Vous avez étudié à Yale, pourquoi avez-vous décidé de gâcher votre vie en créant Troma au lieu de poursuivre vos études ?

J’ai une fille aussi qui est allée à Yale. Mais elle aussi est très stupide car elle ne veut pas être femme d’affaires, elle veut sauver le monde avec les mouvements écologistes. Elle est très idéaliste, et très stupide. Mes trois filles sont très idéalistes.

Pour vous être idéaliste c’est être stupide ?

Bien sur, c’est stupide. Kanye West, lui, il est intelligent…

On vous a vu récemment dans un court-métrage, intitulé 21st Century Barry. Dans ce film, vous avez peur de la technologie… En 40 ans de Troma, vous avez vu beaucoup d’évolutions technologiques : la VHS, le DVD, le BluRay… Est-ce qu’il y a en une qui a changé la vie de Troma ?

Quand j’étais petit, il est arrivé quelque chose d’incroyable : l’électricité… J’avais jamais vu ça ! La lumière qui arrive, oh mon dieu ! Parce que les bougies c’est dangereux…
Et après ça, pour nous, la cassette vidéo a été très importante, parce qu’avant ça Troma n’existait pas. Nous avons existé pendant 10 ans environ, mais quand la cassette vidéo est arrivée, tout le monde a pu découvrir Troma, en Russie, en Chine, partout. Je crois que pour nous ça a été le plus important. Et nous avons utilisé la VHS avant les grands studios. Et après ça, Internet. Maintenant, Internet, c’est la seule raison qui fait que nous existons. C’est le seul média démocratique, puisque l’industrie du cinéma est dirigée par les grandes corporations : Rupert Murdoch, Sony, Disney, UGC, Gaumont…

J’ai lu dans l’une de vos précédentes interviews que vous estimez que, ce qui compte le plus, c’est le temps qu’accordent les gens à Troma, et pas leur argent. Pour vous, le piratage n’est pas un problème en soi ?

Ce n’est pas pirater, pour nous, c’est partager…

Vous pensez que le crowdfunding c’est l’avenir du cinéma indépendant, quelque part ?

Je pense, oui. Nous sommes une petite entité, mais 400 personnes, jeunes et pauvres, ont donné de l’argent pour que nous tournions Occupy Cannes. Ils n’ont rien reçu en retour, c’est seulement pour que ce film se fasse. C’est intéressant car chez nous, de grandes vedettes ont essayé de faire du crowdfunding sans réussir… quelques-uns ont réussi, comme Amanda Palmer des Dresden Dolls, elle a beaucoup de fans très fidèles. D’autres célébrités un peu « fast food », célèbres pour le moment, ont essayé sans succès, parce que leurs fans ne sont pas dévoués… et parce que ce ne sont pas de vrais artistes. Amanda Palmer est une vraie artiste, elle est très intelligente. Je n’ai jamais fait sa connaissance, mais je l’apprécie beaucoup.

Vous parlez de gens célèbres. Troma a révélé des gens qui sont devenus plus tard des célébrités, comme Kevin Costner…

Oui nous avons eu des stagiaires comme Kevin Costner ou James Gunn, qui tourne maintenant Guardians of the Galaxy… Et je vais faire un petit cameo dans Guardians of the Galaxy d’ailleurs. On a eu aussi Trey Parker et Matt Stone (les créateurs de South Park, ndlr) et nous avons de nouveaux metteurs en scène. Nous allons produire un film qui s’appelle Mutant Blast par Fernando Alle. Je ne sais pas si vous connaissez son court-métrage Banana Motherfucker, c’est rigolo, il est vraiment doué. Il est venu travailler sur Return to Nuke’em High, à New York, gratuitement, il a fait des effets spéciaux formidables, il est très gentil, très fidèle, alors nous avons décidé de produire son premier long-métrage.

Pour vous aider de jeunes artistes, ça fait partie du rôle des sociétés de productions indépendantes ?

Quand j’ai commencé mon espèce de carrière, il y avait beaucoup de petites sociétés chez nous qui découvraient de nouveaux talents. Malheureusement, il n’en reste pas beaucoup. C’est difficile de survivre parce que les lois ont beaucoup changé et favorisent les grandes corporations. Les médias, c’est un club d’élites maintenant, c’est très difficile d’y entrer et c’est pour ça que les petites sociétés crèvent. Pour Troma, c’est aberrant d’avoir 40 ans. Il n’y a pas d’autre studio indépendant qui existe depuis 40 ans. D’ailleurs c’est une honte que Troma existe. C’est la preuve que Dieu n’existe pas, sinon il écraserait Troma…

« Dieu n’existe pas, sinon il écraserait Troma ! »En formant de jeunes réalisateurs et acteurs, est ce qu’on peut parler d’héritage Troma, qui se retrouve dans d’autres films ?

Quentin Tarantino, Peter Jackson, Takashi Miike… beaucoup de réalisateurs et de journalistes disent que Troma a beaucoup influencé le paysage de l’art, pas seulement au cinéma, mais aussi avec son esprit dada, grand-guignol. Nous sommes plus célèbres et influents que jamais mais nous sommes plus pauvres que jamais ! Il y a très peu d’argent qui rentre, et c’est grâce à mon partenaire Michael Herz, qui trouve un peu d’argent par-ci par-là… Et grâce à l’aide des fans.

A propos d’argent, il y a des rumeurs sur le fait que vous auriez vendu les droits de Toxic Avenger pour un remake hollywoodien avec Arnold Schwarzenegger…

C’est vrai, les producteurs m’ont dit qu’ils ont signé Arnold Schwarzenegger, mais je ne fais pas partie de l’équipe. Ils veulent que je joue un cameo dedans seulement. Et le réalisateur, Steven Pink, est doué, il a tourné Hot Tub Time Machine et High Fidelity, et il adore Troma, alors je pense que ce remake va être bon. Il y aussi eu une comédie musicale Toxic Avenger, qui a été présentée à New York, au Texas, à Hawaii, et c’était bon aussi. C’est le clavier de Bon Jovi, David Bryan, qui a composé la musique. Mais je n’ai eu aucun rôle de création dedans.

Et ça vous intéresserait de créer une comédie musicale à Broadway, de Poultrygeist, par exemple ?

Oui mais personne ne va me demander ça. Quand ils ont commencé à écrire la comédie musicale Toxic Avenger, ils m’ont invité à une répétition pour que je donne des conseils, mais ils n’ont même pas lu mes notes. Ils veulent faire leur propre travail, et ils ont raison, parce que c’est mainstream. C’est très amusant, les mélodies sont très sympathiques. Et c’est la première œuvre dans laquelle je suis où ma femme pouvait emmener ses amis…

Actuellement c’est la mode des remakes. Troma avait épargné jusque là, avant Mother’s Day, et maintenant Toxic Avenger. Qu’est ce que vous pensez de cette tendance ?

Return to Nuke’em High, c’est une espèce de remake, mais ce sont les fans qui l’ont demandé, parce que Class of Nuke’em High est l’un des meilleurs films de Troma. Nous avons rencontré quelqu’un de chez Starz, qui fait partie d’une grande conglomération, très méchante, mais il est fan de Troma et nous avons signé un contrat avec eux qui nous donne une liberté totale, donc j’ai pu tourner un film d’auteur, dont la seule condition était de revenir à Nuke’em High. Au lieu de Chrissy et Warren, maintenant, c’est Chrissy et Lauren, avec une histoire romantique lesbienne. Return to Nuke’em High Volume 1 et 2 seront nos films les plus importants je crois.

On peut aussi s’attendre à voir revenir des personnages comme Sergent Kabukiman ou Toxie ?

Cela fait 4 ans que nous essayons d’écrire le 5ème Toxie, mais ce n’était pas bon et on a tout jeté et on recommence depuis le début. On avait pensé aux jumeaux Toxic, mais les fans et Michael Herz n’aimaient pas ça. J’ai trouvé un jeune homme, pas trop attardé, avec qui je vais écrire un nouveau scénario pour Toxic Avenger 5. Les jumeaux adolescents et Kabukiman vont être dedans aussi. Mais Kabukiman, il est pas correct, c’est un peu le Lindsay Lohan de Troma… Il boit, il prend de la drogue, il attaque les enfants, alors il ne peut pas être la vedette d’un film de Troma…

Les films Troma mettent en avant des personnages considérés comme marginaux par « la bonne société » et se placent toujours du côté des minorités culturelles pour prendre parti contre un certain establishment moral. C’est important pour vous ?

« Sgt. Kabukiman, c’est un peu le Lindsay Lohan de Troma. »Oui, c’est important. D’ailleurs Tromaville, c’est une petite ville du New Jersey dans l’ombre de cette grande ville arrogante qu’est New York. Et les personnages de nos villes sont des « underdogs », comme on dit en anglais. Et c’est peut-être une des raisons de la longévité de Troma. Michael Herz et moi, nous aimons beaucoup les « underdogs ». D’ailleurs la plupart du monde est « underdog ». Tout au long de ma vie, j’ai vu les élites prendre de plus en plus de pouvoir. Et pas seulement les élites et les riches qui nous gouvernent, mais aussi ceux des syndicats, car aux Etats-Unis ils sont très riches, pendant que les ouvriers mangent de la nourriture pour chats. On vit dans un monde très dur.

Vous avez aussi mis en avant très tôt la communauté homosexuelle dans vos films… En France, on est en plein débat sur le mariage gay, et la Palme d’Or du Festival de Cannes a été donnée à une histoire avec des lesbiennes. Troma été un précurseur dans ce domaine. Comment expliquez-vous que ça ait pris autant de temps dans le cinéma plus mainstream ?

Les homosexuels, ce sont aussi des « underdogs ». Le mainstream est toujours en retard, par rapport au monde, par rapport au public. Le mainstream ne veut pas changer le monde, il veut juste gagner de l’argent. Et quelquefois le mainstream fait de très grandes erreurs, comme en Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale. Le mainstream se trompe beaucoup.

Vous pensez que quand on veut faire du cinéma, c’est mieux de faire une école ou de se lancer tout seul et de faire des erreurs pour mieux apprendre ?

C’est une bonne question…

Quand on lit vos livres, on a l’impression que, peu importe qui on est, on peut faire du cinéma…

Je voudrais dire aux jeunes gens que le monde de l’art a l’air fermé, car les élites ne veulent pas de concurrence. Mais je voudrais montrer que tout le monde peut être un artiste et réussir à manger et à avoir un toit. Dès que Troma a été un peu fort, Michael Herz et moi avons aidé d’autres artistes à survivre. Je joue dans beaucoup de films underground, car si je joue dedans, les fans vont acheter leur DVD, comme 21st Century Barry de David Ferino, peut-être que ça va l’aider à trouver des financements pour son prochain film. Comme Ouvert 24/7, j’ai joué dedans et je pense que ça a aidé à vendre le film chez nous, car c’est toujours plus difficile de vendre un film français sous-titré aux Etats-Unis.

Vous avez tourné en 2001 le documentaire All the love you Cannes, où vous expliquiez comment promouvoir son film à Cannes et cette année vous avez à nouveau tourné là-bas, avec Occupy Cannes. Comment voyez-vous l’évolution de Cannes ces dernières années ?

Au début je pensais réaliser ce film, mais finalement, c’est ma fille, Charlotte Kaufman, qui sera la réalisatrice…

Et justement, qu’est ce que vous pensez de l’évolution du cinéma de genre aujourd’hui ?

Je crois que c’est meilleur que jamais. La technologie a démocratisé le tournage, n’importe qui peut tourner un film, et ça c’est formidable. Mais ce qui est dommage, c’est que la méthode de distribution est toujours sous la coupe de gens de 90 ans, Rupert Murdoch, Gaumont, UGC… Les méthodes de distribution des films ne sont pas aussi évoluées que celles de tournage, et ça c’est triste. C’est le thème du film de ma fille Charlotte. Elle est beaucoup plus positive que moi. Moi, je suis plus amer. Je voudrais détruire le mainstream. Elle, elle pense qu’on peut co-exister. Je pense que ce nouveau film va être plus intelligent, avec ma fille comme réalisatrice.

Et vos actions à Cannes ont-elles attiré les médias ?

C’est intéressant car les journalistes mainstream européens et asiatiques s’y sont beaucoup intéressés, comme la BBC, L’Express, mais pas un seul journaliste ou média américain. Rien du tout, pas un mot. Peut-être que les journalistes hors des Etats-Unis sont plus ouverts, plus courageux, ou alors les journalistes américains sont paresseux. Il n’y a pas eu un mot sur Return to Nuke’em High, alors que le cinéma était complet avec des journalistes et des fans, mais personne n’en a parlé. Tout le monde a parlé de la Palme d’Or avec son couple de lesbiennes, sans parler de mon film, qui met également en scène un couple de femmes ! Nous n’existions pas. Si les médias ignorent Troma, Troma n’existe pas.

Pourtant, il y a d’autres studios, plus médiatisés que Troma, qui aujourd’hui n’existent plus…

« Le festival de Cannes est plus fasciste que jamais. »C’est vrai, nous avons beaucoup de chance d’avoir des fans très actifs. Le plus utile pour nous, c’est le bouche-à-oreille. Poultrygeist a eu du succès parce que les fans en ont parlé, et ça nous aide beaucoup. C’est comme Combat Shock : c’est un film Troma qui a été un grand échec au début, et au bout de 15 ans, on a réussi à le rentabiliser, grâce au bouche-à-oreille.

Vous avez tourné dans un épisode de The Angry Video Game Nerd, dans lequel vous avez joué à Toxic Crusaders. Vous jouez aux jeux vidéo ?

Non, je suis totalement ignorant, j’ai jamais joué, même pas aux jeux inspirés de Troma. Je ne sais même pas faire de montage numérique. Mais j’adore James Rofle, il est très gentil et il est fan de films d’horreur et de Troma. Et j’ai joué un petit rôle dans son film. Et nous allons le tuer dans Return to Nuke’em High, il va être tué par les jeux vidéo qu’il a insulté, par la bouche, par le cul… Ça va être intéressant…

Comment vous choisissez les films que vous produisez ?

Pour les thèmes, ça vient des journaux que je lis, comme en ce moment cette question d’invasion dans la vie privée, avec Rupert Murdoch et le gouvernement qui écoutent les téléphones… Pour Toxic Avenger 5, ça va être le thème principal je crois. Pour Return to Nuke’em High, c’est le thème de la persécution et de la nourriture qu’on donne aux étudiants, qui les rend obèses, et aussi le thème du mariage pour tous… Mais pour d’autres films, comme celui de Fernando Alle, même si j’ai une main dans le scénario, c’est son film, il a toute liberté, du moment que nous sommes d’accord pour le scénario, il peut faire ce qu’il veut dans son film…

Et donc, si je vous soumets mon projet de double feature qui met en avant des suppositoires vivants, ça vous intéresse ?

Tu peux le mettre dans mon cul… On verra si ça me plait…

Propos recueillis par Marie, Audrey et El Nioco. Un immense merci à Lloyd Kaufman pour le temps accordé à cette interview, et merci à l’équipe de Panic! Cinema d’avoir rendu cette rencontre possible !

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L'auteur

POUET

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  1. Russ le 2 juillet 2013
    Mainstream, mainstream, mainstream... Un vrai hipster !
  2. Pingback: Quand le jeu Paperboy rencontre l’univers de Troma ! | GentleGeek 29 Nov, 2013

    […] GentleGeek, on adore l’univers de Troma, et pas uniquement parce que Lloyd Kaufman est notre ami ! Toxic Avenger est notre idole et Tromaville est l’endroit où on aimerait bien vivre (ou […]

  3. Pingback: Lloyd Kaufman parodie Uwe Boll pour le financement de Return to Nuke 'Em High 2 | Souvent copié, jamais collé ! 10 Juin, 2015

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